Avec les attentats du 11 septembre 2001 et la crise financière mondiale de 2008, la pandémie du coronavirus est la troisième et plus grave crise économique, financière et sociale du XXIème siècle estime le secrétaire général de l’Organisation de coopération et de Développement économiques (OCDE).
En considérant que le confinement va s’étendre au moins jusque fin avril soit sur 45 jours, c’est comme si l’année était réduite de 12,5%. L’activité industrielle est en baisse de 44% en moyenne dans le pays. L’industrie automobile est pratiquement à l’arrêt. L’industrie manufacturière est aussi substantiellement affectée, avec une perte d’activité de près de moitié, de même que les autres services marchands, avec une baisse d’environ un tiers. Les secteurs les plus touchés sont la construction, qui a perdu environ les trois quarts de son activité normale, et ceux du commerce, des transports, de l’hébergement et de la restauration, pour lesquels l’activité a reculé des deux tiers environ. Air France a signalé que 90% de sa flotte est au sol. Son activité est ainsi réduite jusqu’au moins fin avril. La SNCF a aussi considérablement réduit son activité. L’agriculture et l’industrie agroalimentaire, la cokéfaction, le raffinage et la production d’énergie, les services non marchands ou les services financiers et immobiliers sont moins sévèrement touchés.
La Banque de France a annoncé le mercredi 8 avril que la production intérieure brute (PIB) avait reculé de 6% au premier trimestre 2020 et déclaré que le pays était entré en récession. L’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) confirme ce jeudi 9 avril, que la perte d’activité économique est évaluée à plus d’un tiers du produit intérieur brut (PIB, – 36 %) et maintient l’estimation, donnée le 26 mars, d’une perte de PIB de 3 points par mois de confinement.
Plus de 400 000 sociétés françaises ont déposé un dossier pour passer en activité partielle. Les secteurs du commerce, de la réparation automobile, de l’hébergement, de la restauration et de la construction sont les plus touchés. Le ministère du travail a indiqué que dans le privé plus d’un salarié sur cinq est en chômage partiel. L’ensemble de ces éléments donnent une idée de la violence du coup de frein qui est infligé à l’économie française.
La situation est plus ou moins comparable dans toute l’Europe. La présidente de la Banque centrale européenne (BCE) estime que l’Union Européenne est face à « l’un des plus grands cataclysmes macroéconomiques des temps modernes ». Elle plaide pour un total alignement des politiques budgétaires et monétaires et un traitement égal des pays à un moment où les dirigeants de l’Union Européenne n’arrivent pas à se mettre d’accord sur les modalités d’intervention.
Le confinement de plus de la moitié de la population mondiale et la réduction pour ne pas dire l’arrêt des activités non essentielles de la majorité des pays a pour conséquence un ralentissement drastique de l’activité économique au niveau mondial. Les économistes de l’Organisation Mondiale du commerce (OMC) prédisent une chute du commerce mondial de marchandises comprise entre 13% et 32% en 2020.
La crise est mondiale et seule une réponse coordonnée au niveau mondial permettrait de la surmonter globalement. Malheureusement chaque pays croit qu’il s’en sortira mieux tout seul et c’est le règne du chacun pour soi.
Au lendemain de la seconde guerre mondiale différents pays européens ont décidé de se regrouper, de s’associer, de se solidariser pour tenter d’éviter de nouvelles guerres et pour, ensemble, peser plus dans les rapports de force mondiaux. Les fondateurs devant la difficulté de l’entreprise ont opté pour la politique des petits pas : la CECA, puis la CEE à 6 et par augmentation successives pour finir à 27 pays (28- 1) au sein de l’Union Européenne en 2020.
La dernière étape a été la création de la zone euro. L’Euro n’est pas seulement un projet économique c’est surtout un projet politique qui devait stimuler l’intégration politique de l’Europe et rapprocher les pays européens en assurant leur coexistence pacifique. Mais dans une région où la diversité économique et politique est énorme une monnaie unique a besoin d’institutions capables d’aider les pays pour lesquels les politiques suivies sont inadaptées, et l’union européenne ne s’est pas dotée de ces institutions. Pire elle ne s’est pas donné les moyens de réussir. Le budget de l’Union Européenne ne représente que 1% de son produit intérieur brut.
Les fondateurs de l’euro savaient probablement que le projet de la zone euro était incomplet mais ils espéraient sans doute que la dynamique impulsée par l’euro contraindrait à créer les institutions nécessaires qui manquaient. Ils étaient guidés par une foi inébranlable dans les marchés. Ces fanatiques du marché étaient convaincus que si l’inflation était maintenue à un niveau faible et stable les marchés garantiraient la croissance et la prospérité pour tous. Cette conviction maintenue avec une telle certitude malgré l’accumulation de preuves contraires relève de la pure idéologie (voir le livre de Joseph STIGLITZ, prix Nobel d’économie, ancien économiste en chef de la Banque mondiale : « L’euro, comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe » aux éditions LLL, Les liens qui libèrent – septembre 2016).
Du point de vue néolibéral, pour retrouver de la compétitivité les pays en difficulté doivent imposer une forte dose d’austérité pour ramener à la santé leur pays en récession. L’austérité c’est l’augmentation du chômage, la baisse ou au moins la stagnation des salaires, la baisse des prix à l’exportation dans l’espoir d’exporter plus et retrouver le chemin de la croissance.
Le rééquilibrage aurait pu se faire en augmentant les salaires et les prix dans les pays les plus forts. Pour qu’un tel ajustement se fasse il eut fallu que des mécanismes de solidarité soient mis en place dans la zone euro. Quand un groupe de pays a la même monnaie, il faut un consensus sur un minimum de solidarité et de cohésion sociale et les pays qui sont en position de force doivent aider ceux qui sont dans le besoin. Mais les pays forts, notamment l’Allemagne, disent que la zone euro n’est pas une union de transfert c’est-à-dire un regroupement économique au sein duquel un pays transfère des ressources à un autre.
Gouverner c’est choisir. La politique monétaire au niveau européen aurait été différente si elle s’était donnée pour but de maintenir le taux de chômage au-dessous de 5% et non le taux d’inflation au-dessous de 2%. Les politiques monétaires et macro-économiques ont contribué à la montée de l’inégalité dans tous nos pays.
L’ambition du projet européen est de rassembler les pays dans une union politique qui reflète les valeurs européennes fondamentales. L’enjeu ne se limite pas seulement à l’économie, il porte aussi sur les questions de justice sociales et de démocratie.
La crise sanitaire du Covid 19
En ce début d’année 2020 l’Europe et le monde se trouvent confrontés à une nouvelle crise : le coronavirus apparu en Chine est en train de se généraliser sur toute la planète. Les mesures de confinement sont le seul moyen efficace de lutter contre la propagation de l’épidémie. Il est en cours de généralisation dans pratiquement la totalité des pays. Ce confinement accompagné de distanciation sociale et de mesures d’hygiène a pour conséquence l’arrêt des activités économiques non essentielles.
La Santé n’est pas de la compétence des institutions européennes. Mais dans une économie ouverte où l’interdépendance est de règle, il est difficile d’imaginer la possibilité pour un pays de s’isoler du reste du monde et de vivre en autarcie. Tous les pays européens ou presque ayant appliqué la réduction drastique des déficits budgétaires prônée par la doxa néolibérale ont réduit leurs dépenses publiques et la santé publique n’a pas échappée à cet impératif. Même si l’on peut avancer que personne ne pouvait prévoir une pandémie aussi virulente et si vite généralisée, la prudence la plus élémentaire était d’éviter de se démunir d’un minimum de stocks de produits et matériels médicaux, et ce d’autant plus que nous devons faire face tous les dix ans à une épidémie provoquée par un virus ( H1N1, H5N1, Covid 19).
Cette crise sanitaire met à l’épreuve la solidarité européenne. Dans un premier temps la réaction des pays a été le repli et le chacun pour soi, la fermeture des frontières, la concurrence dans la course aux approvisionnements de médicaments et de matériels médical. Mais, très vite, les choses ont bougé. Les pays les moins touchés ont accepté des transferts de malades en provenance des pays où les hôpitaux sont au bord de la rupture. Des cessions de produits et de matériels ont été réalisés.
Une riposte commune ?
Sur le plan institutionnel, le pacte de stabilité et les contraintes budgétaires ont été suspendus, le régime des aides d’État a été assoupli pour permettre aux gouvernements de voler au secours de leurs entreprises sans contrevenir aux règles du marché intérieur. La Commission a mis à disposition 37 milliards d’euros pour aider les pays à financer les ravages causés par le virus. La Banque centrale européenne s’est engagée à injecter plus de 1 000 milliards d’euros dans l’économie… C’est plus que ce que l’on aurait pu imaginer avant la crise.
Le confinement quasi généralisé des populations va mettre l’économie des 27 pays en grande difficulté. Cela rend nécessaire d’adopter un plan de relance fort et coordonné pour sortir au plus vite d’une récession qui s’annonce commune.
Les chefs d’États et de gouvernement des 27 pays européens doivent trouver un terrain d’entente sur la riposte économique commune à apporter pour faire face aux conséquences économiques de la pandémie de Covid-19. Lors du Conseil des chefs d’État et de gouvernement du jeudi 26 mars, après six heures de discussion par visioconférence, la réunion a retrouvé les éléments de la crise de 2010-2012 et ses traumatismes, quand des dizaines de milliards d’euros d’aide avaient été accordés à des pays en difficulté en contrepartie de sévères réformes de leurs systèmes de soins, de retraite ou de chômage. Chacun sa conception de la solidarité. Les pays du Nord estiment que le Mécanisme Européen de stabilité (MES), c’est-à-dire un dispositif d’aide sous conditions est un bon instrument. Les pays du Sud soutenus par la France et sept autres pays proposent l’émission d’obligations par l’Union (corona bonds) parce qu’il faut agir ensemble, mutualiser l’effort à faire pour sortir de cette crise commune.
Une fois de plus pour sortir de la crise l’Union Européenne devra trouver un compromis entre ces deux formules où il ne sera question ni de Mécanisme de stabilité ni de corona bonds. Sinon cette crise pourrait être fatale à l’Union. Si elle ne fait pas la preuve qu’elle peut tenir ses promesses de prospérité et qu’elle sait défendre ses valeurs humanistes, l’Union Européenne risque de se fracturer et peut être même de disparaitre, même si elle doit céder la place à un chaos bien pire.
Le sens comme
orientation, dans quelle direction je vais.
Le sens comme valeur
objective, qu’est-ce que cela veut dire
Le sens comme raison,
fondement, justification, intention, quelle est la raison d’être d’une
proposition ou d’une action
Je vais au cours de cet article essayer de satisfaire à ces trois dimensions à propos de l’économie.
Commençons par définir l’économieet pour cela rechercher son origine et son évolution.
Économie vient du grec « économia »,
de « oikos » maison au sens de patrimoine.
A l’origine il s’agit de l’art de bien
administrer une maison, de bien gérer les biens d’un particulier. Cela s’est
étendu à la gestion de l’État et à la société d’où l’appellation « économie politique ».
Raymond Barre (professeur d’économie à l’Université de Paris) disait que « l’économie politique est un schéma d’interprétation de la réalité concrète.»
Au sens moderne l’économie est une science qui
a pour objet la connaissance des phénomènes concernant la production, la
distribution, l’échange, la consommation des biens et services dans la société
humaine. Il est alors question de science économique. Comme le mot est
polysémique, il a plusieurs sens, l’expression utilisée est au pluriel :
sciences économiques.
Économie, économie politique et science
économique sont interchangeables même si aujourd’hui l’expression la plus
utilisée pour évoquer cette activité est « sciences économiques » de
manière à couvrir l’ensemble de ses facettes : macroéconomie,
microéconomie, économétrie, théories économiques, analyses économiques,
économie internationale, économie du développement, etc.…
Science vient du latin « scientia »
qui signifie connaissance, ce que l’on sait pour l’avoir appris, ce que l’on
sait pour vrai au sens large. Les connaissances scientifiques sont produites à
partir de méthodes d’investigation rigoureuses, vérifiables et reproductibles.
Le but est de comprendre et d’expliquer le monde. La science est ouverte à la
critique. Les connaissances scientifiques, ainsi que les méthodes, sont
toujours ouvertes à la révision. Les sciences ont pour but de comprendre les
phénomènes, et d’en tirer des prévisions justes et des applications fonctionnelles
; leurs résultats sont sans cesse confrontés à la réalité.
La science économique est difficile à définir.
Elle fait partie de l’ensemble des sciences sociales.
Historiquement chez les grecs l’activité
économique était seconde, et subordonnée à la politique, l’art d’administrer la
cité. Au Moyen Âge, dans l’atmosphère chrétienne, l’économie était soumise à la
morale. L’intérêt du capital appelé « usure » était condamné. Avec la
Réforme et la Renaissance et surtout la naissance des Etats, la richesse
devient une étape nécessaire à l’acquisition du pouvoir. C’est la période des
mercantilistes pour qui la source de la richesse est la détention de métaux
précieux. La hausse des prix liée à l’augmentation des quantités d’or en
circulation va donner naissance aux premières ébauches de théorie monétaire. Au
XVIIIème les physiocrates qui considèrent que seule la terre est réellement
productive, se préoccupent de découvrir des lois naturelles. Après les
précurseurs succèdent les créateurs : les premiers classiques
anglais : Smith, Malthus et Ricardo.
Le père du libéralisme économique est Adam Smith (1723-1790). C’est le père de l’économie politique. Son œuvre majeure est « La richesse des nations », ouvrage qui est le fondement de l’école classique. Il y expose sa conception du développement économique. Pour lui chaque individu guidé par la quête du profit et son intérêt personnel contribue au bienêtre général. Les marchés et la recherche de l’intérêt personnel conduisent à l’efficacité économique. C’est la fameuse « main invisible ». La régulation de la société par le marché mène à l’accroissement des richesses. Le libre-échange et la division du travail sont des facteurs de développement. Le rôle de l’État doit être réduit au minimum c’est à dire aux fonctions régaliennes et les activités que le marché ne peut prendre en charge parce que non rentables mais qui profitent à l’ensemble de la société comme par exemple les grandes infrastructures.
Au XIXème on parle d’économie pure, déductive et abstraite avec Walras. Une science économique se constitue sur le modèle de la mécanique ou de la physique.
Avec la crise de 1929 c’est la fin du laisser-faire et l’émergence du Keynésianisme. Keynes (1883- 1946), auteur de « La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie » va mettre momentanément au rencart les thèses du libéralisme économique. Les apports de Keynes à la théorie macroéconomique sont très importants. Le cœur de la théorie Keynésienne est le multiplicateur d’investissement. Si l’on injecte via la politique budgétaire 100, une partie va être épargnée, par exemple 20 et le reste, 80 va être consommé. Cette consommation supplémentaire va pousser les entreprises à investir pour répondre à la demande ainsi créée. Ce surcroît d’investissement créera de l’emploi, donc des revenus supplémentaires donc une augmentation de la demande. D’où de nouveaux investissements et ainsi de suite. C’est en s’inspirant de cette thèse que les économies occidentales ont été relevées après la deuxième guerre mondiale.
Mais le redéploiement économique de l’après-guerre va s’accompagner très vite d’un ralentissement du développement, de l’accroissement de l’inflation et du retour du chômage. La thèse keynésienne va être progressivement abandonnée sous le feu des critiques d’économistes comme Friedrich Hayek et Milton Friedman.
Friedrich Hayek (1899-1992) estime que les politiques keynésiennes de relance économique, fondées sur l’utilisation du budget public, produisent sur le long terme à la fois inflation, stagnation économique et augmentation du chômage. Friedman (1912-2006) initia une pensée économique d’inspiration libérale dont les prescriptions s’opposent de front à celle de Keynes. Il remet en cause le bien-fondé des politiques de relance qui, pour lui, ne peuvent que provoquer de l’inflation contre laquelle il faut lutter. À cette fin, il proposa l’instauration d’un taux constant de croissance de la masse monétaire. Ses idées se diffusèrent progressivement et devinrent populaires parmi les milieux politiques dans les années 1980, influençant profondément les mouvements conservateurs américains. Ses idées économiques sur le monétarisme, la fiscalité, lesprivatisations et la dérèglementationont inspiré les politiques économiques de nombreux gouvernements à travers le monde, notamment ceux de Ronald Reagan aux États Unis, de Margaret Thatcher en Grande Bretagne, d’Augusto Pinochet au Chili, ou de Brian Mulroney au Canada. Tous d’éminents progressistes !
Ces économistes et leurs affidés sont les
inspirateurs des politiques économiques qui nous ont menés à la crise que nous
connaissons aujourd’hui.
L’histoire de la science économique est un balancement entre connaissance et action.
La
science économique n’est pas une science exacte. Elle fait partie des
sciences humaines. Elle s’attribue le nom de science parce qu’elle essaie
d’adopter une démarche scientifique. Elle introduit des calculs mathématiques
savants dans ses raisonnements pour se donner une coloration scientifique.
Mais en fait c’est une tentative d’explication,
je devrais dire des tentatives d’explication, de l’évolution du monde sur le
plan économique, c’est à dire de la production de biens et services et des
échanges entre les hommes et les nations ainsi que des moyens utilisés pour
favoriser, restreindre ou développer ces échanges. Inutile de s’étendre
beaucoup pour comprendre que ces explications ne manquent pas d’être très liées
à l’environnement politique et social du moment où elles sont formulées, quelle
que soit la bonne foi des auteurs.
Comme le dit René PASSET, Professeur émérite à
l’Université Paris I – Panthéon – Sorbonne, dans son livre intitulé « les
grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire »,
les mutations qui caractérisent l’évolution des sociétés humaines et le regard
que les hommes portent sur l’Univers s’expriment sur le plan économique par des
systèmes explicatifs, des modes d’organisation et des programmes d’action
différents.
Ces systèmes explicatifs viennent enrichir nos connaissances mais ils servent aussi l’action.
L’économie c’est aussi un moyen d’agir sur le monde….
A titre
d’exemplevoyons le débat actuel sur le choix
entre politique de l’offre ou politique de la demande. Aujourd’hui en
France, en Europe, dans l’ensemble du monde occidental développé le débat se
polarise entre partisans et opposants de l’austérité, partisans et opposants
d’un soutien à la demande.
La restauration de la compétitivité de
l’économie française, en particulier de l’industrie, et son adaptation à la
concurrence ouverte est un diagnostic largement partagé. Le besoin d’une
politique de l’offre est indéniable. Limiter cette politique uniquement à une
plus grande flexibilité du marché du travail relève d’une vision purement
idéologique plus que d’une vision objective. La recherche, l’innovation, les
difficultés de financement des entreprises, l’adaptation à la globalisation de
l’économie et la nouvelle répartition du travail au niveau mondial sont des
facteurs au moins aussi importants sinon plus que la rigidité du marché du
travail.
Ne pas trop fragiliser la demande est aussi
largement admis. De plus en plus d’économistes de tous bords considèrent que la
croissance des économies avancées bute sur une crise généralisée de la demande.
Pourtant réduire les déficits publics quand la charge des intérêts de la dette
est le premier poste budgétaire est une nécessité absolue. Cela fait monter au
créneau les partisans de moins d’Etat dont la seule motivation est purement
idéologique. Ils en oublient que trop d’austérité ne fera qu’affaiblir la
demande et accroitre en bout de course le déficit.
La politique économique ne peut être qu’un
subtil équilibre entre politique de l’offre et politique de la demande selon
les circonstances et l’environnement. Les pays qui ont réussi ce type
d’ajustement par le passé, États-Unis, Royaume-Uni, les pays scandinaves, ou
l’Allemagne ont été aidé, par une conjoncture porteuse et/ ou par un
relâchement de la discipline monétaire. L’Allemagne, en partant d’une situation
de ses finances bien plus saine a évité les à-coups budgétaires, et a pu
contrairement à ses partenaires s’éviter une cure d’austérité depuis 2010. Les États-Unis
tout comme le Royaume-Uni, ont laissé filer leurs déficits et ont joué sur la
dépréciation de leur taux de change réel, ce que ne peuvent pas faire les pays
européens avec une monnaie commune.
Le président de la Banque centrale européenne,
Mario Draghi, ne dit rien d’autre lorsqu’il affirme que la politique monétaire
ne peut pas tout et qu’un soutien à la demande globale européenne doit
accompagner les politiques de l’offre.
De mon point de vue partisans et opposants de
l’austérité, partisans et opposants d’un soutien à la demande adoptent des
postures politiques plus que des visions opposées de la politique économique à
développer.
Pour André BELLON, dans la revue
« Humanisme » n°291 de février 2011, l’économie comme Janus, a deux
faces : l’une théorique, l’autre instrument politique.
A titre d’exemple il cite les débats sur la dette. Faire de l’équilibre budgétaire un principe intangible transforme une école de pensée en gardienne des tables de la loi. L’imposition de ce qu’il faut bien appeler un dogme permet de réduire le débat politique à sa plus simple expression. Le néolibéralisme se présente aujourd’hui comme la vérité et fonctionne comme une religion.
L’économie pour comprendre le monde
Comme nous l’avons vu plus haut, selon Adam
SMITH père du libéralisme, la recherche privée de l’intérêt personnel conduit
au bien-être de tous. Au lendemain de la crise financière, qui peut soutenir
que la recherche par les banquiers de leur intérêt personnel a conduit au
bien-être de tous ? Elle a conduit, tout au plus au bien-être des
banquiers et le reste de la société a payé la facture. C’est en ces termes que
Joseph STIGLITZ, prix Nobel d’économie et ancien conseiller du président
CLINTON, stigmatise les marchés livrés à eux-mêmes dans son dernier
livre « le prix de l’inégalité ». Il pense que laissés à
eux-mêmes, les marchés se révèlent souvent incapables de produire des résultats
efficaces et souhaitables, et dans ce cas l’État a un rôle à jouer :
corriger les échecs des marchés. Voilà ce que pense un économiste qui croit au
marché mais qui est convaincu que si l’on veut une économie plus efficace et
moins inégalitaire il faut que les pouvoirs publics régulent les marchés. Il
voudrait que L’Etat tempère les excès des marchés plutôt que de coopérer avec
le marché pour aggraver les différences de revenu et de fortune comme c’est le
cas aux États Unis depuis 1980.
La globalisation de l’économie au niveau
mondial s’est installée avec l’expansion universelle de l’économie néolibérale.
Cette expansion s’est accompagnée de celle du capitalisme, qui elle-même s’est
accompagnée de la domination du capital financier. Pour Edgar MORIN dans
« la voie » ce processus à trois faces (mondialisation,
développement, occidentalisation) en produisant de grandes richesses, a réduit
d’anciennes pauvretés, créé une nouvelle classe moyenne à l’occidentale dans
les pays émergents. Ce processus a aussi dégradé en misère, partout dans le Sud,
la pauvreté des petits paysans déplacés dans d’énormes bidonvilles. Il a accru
les inégalités, engendré d’énormes fortunes et de non moins énormes infortunes.
Il a entrainé destructions culturelles et décroissance des solidarités.
La compétitivité internationale a conduit au dépérissement d’industrie en Europe et aux États Unis, à la destruction massive d’emplois, à d’innombrables délocalisations, à la précarité accrue des travailleurs. Les endettements suscitent la rigueur économique, la rigueur suscite le chômage et la baisse des revenus, lesquels peuvent avoir d’énormes conséquences politiques.
Économie et inégalités
Dans « l’homo économicus, prophète
(égaré) des temps nouveaux », Daniel COHEN, professeur d’économie à l’École
Normale Supérieure analyse la naissance d’une Hyperclasse depuis 1990. Les
inégalités franchissent un nouveau seuil. Aux États Unis, alors que le centième
le plus riche gagnait 7% du revenu total au début des années 70, il gagne
désormais le quart du revenu total. En France le niveau médian se situe à 1500
€. Pour entrer dans le top 10%, il faut gagner plus de 3000 €, dans le top 5%,
plus de 5500 € dans le top 1%, plus de 10000 €. Pour rentrer dans les
stratosphères des ultra-riches, le top 0.01% donc un centième de pourcent, il
faut gagner le désormais célèbre million par an. 6000 français sont dans ce
cas. Avec 1% de la population mondiale la France compte 10% des millionnaires
dans le monde.
Dans son dernier livre, « Le capital au XXIème siècle », Thomas PIKETTY confirme l’augmentation de ces inégalités et montre qu’elles s’accentuent si l’on prend en compte non seulement le revenu du travail mais aussi toutes les formes de revenu. Selon son analyse les perspectives vont plus dans le sens d’une aggravation des inégalités plutôt qu’une diminution. En effet PIKETTY démontre que ce sont les guerres, dans une large mesure, qui ont conduit à une transformation de la structure des inégalités au XXème siècle. Les impôts représentaient moins de 10% du revenu national dans tous les pays au XIXème siècle. Aujourd’hui les prélèvements obligatoires représentent près de la moitié du revenu national en Europe. Cette évolution correspond à la mise en place d’un « Etat social » au cours du XXème siècle. Jusqu’en 1914 la puissance publique assurait les grandes missions régaliennes. Ces missions mobilisent toujours un peu moins du dixième du revenu national. Les dépenses d’éducation et de santé représentent entre 10 et 15% du revenu national. Les revenus de remplacement et de transfert représentent entre 10 et 15% du revenu national des pays riches. Les retraites représentent entre les deux tiers et les trois quarts du total des revenus de remplacement et de transfert. Les allocations de chômage et les minima sociaux ne représentent chacun d’eux que 1 à 2% du revenu national. Personne n’imagine sérieusement à ce que l’on revienne à une réduction des dépenses publiques à 10% du revenu national. Cela reviendrait à démanteler l’État social. Mais les inégalités continuent de s’accentuer au sein des pays riches comme entre les pays riches et les pays pauvres.
Plus de la moitié des êtres humains vivent
toujours avec moins de deux euros par jour. Daniel COHEN cite dans son livre op
cité, une étude de BANERJEE et DUFLO, « Repenser la pauvreté », aux
éditions du Seuil. Comprendre la pauvreté aujourd’hui c’est comprendre comment
l’espèce humaine se débat lorsqu’elle est privée de tous ces biens qui sont
devenus l’ordinaire des pays riches. Alors que certains économistes sont tentés
de voir dans la pauvreté un défaut de rationalité des pauvres eux-mêmes, ils
montrent qu’elle révèle bien davantage la rationalité humaine, lorsqu’elle est
privée du soutien d’institutions compétentes et légitimes pour les aider à
décider. Le pauvre comme le riche a besoin d’un support institutionnel pour
gérer rationnellement son cycle de vie.
Certains font l’apologie de l’inégalité parce qu’ils pensent que cela stimule la croissance et que tout le monde en profite. C’est ce qu’on appelle l’économie du ruissellement. Mais la réalité nous montre que l’inégalité n’a pas accéléré la croissance et que les écarts de revenus entre les riches et les pauvres, loin de se réduire, se sont agrandis au cours des trente dernières années alors que la richesse a augmenté.
Économie et progrès
Après la révolution de la machine à vapeur au XVIIIème siècle, la révolution de l’électricité au XIXème nous vivons la révolution informatique. Elle est d’une nature différente. Elle n’est pas un moyen de faire d’énormes progrès de productivité dans l’industrie comme les deux précédentes. Elle est une révolution dans la gestion de l’information, une révolution managériale qui modifie profondément l’organisation du travail. C’est l’intensification du travail qui devient le principal vecteur des gains de productivité. C’est toujours le même processus ! On recherche une amélioration de la richesse produite. Il reste alors de savoir comment cette richesse se répartit. L’histoire nous révèle que c’est toujours un tout petit nombre qui s’accapare l’essentiel des richesses produites.
Galilée et Newton ont bouleversé les conceptions traditionnelles sur la place de l’homme dans la nature et l’univers. Ils ont ainsi préparé la révolution industrielle du XVIIIème siècle et ouvert la voie au capitalisme moderne. De même aujourd’hui estime Daniel COHEN dans son livre déjà cité, la révolution génétique bouscule les conceptions philosophiques de l’homme. Il cite Ray Kurzweil qui annonce pour 2060 un monde transhumain. Ce prophète néo futuriste parie sur une amélioration progressive des mécanismes qui vont permettre de « régénérer » le corps et retarder le vieillissement. Le ministère de la Défense américain a investi des millions de dollars pour étudier la connexion entre ordinateurs et cerveau humain. De substitut, la machine devient le complément de l’homme. Pour les économistes ces évolutions peuvent être l’annonce d’un nouveau modèle de croissance.
Financiarisation de l’économie
Nous venons de vivre ces dernières années une
grande transformation qui a conduit au capitalisme financier. C’est ce que l’on
a appelé la financiarisation de l’économie. Le pouvoir économique a été capté
par une minorité d’acteurs de la finance et de firmes multinationales sous la
coupe de grands actionnaires qui sont parvenus à imposer leurs vues aux
politiques. C’est une des fonctions du
« Club de Davos ». Ils ont imposé la dérégulation, le libre-échange,
les paradis fiscaux, les niches fiscales, la forte réduction de la
progressivité de l’impôt, les privatisations des services publics, la réduction
de l’intervention de l’Etat dans l’économie donc la baisse des dépenses
publiques, etc…
Jean GADREY, professeur émérite d’économie à l’université de Lille estime dans la revue Humanisme (déjà citée) que nous vivons une crise systémique profonde qui n’est pas terminée. Il distingue plusieurs crises, mais chacune dépend des autres d’où le qualificatif de « systémique ». Crise financière et économique, crise sociale, crise écologique, crise démocratique et crise du pouvoir économique. Pour en sortir il faudra s’attaquer à l’ensemble des causes de chacune de ces crises et à leurs interactions.
Économie et humanisme
L’économie a toujours été une activité
multidimensionnelle mettant en relation l’individu, la société et la nature.
Elle est condamnée à retrouver sa vraie nature d’activité finalisée par la
satisfaction des besoins humains et transformant aussi efficacement que
possible, à cette fin, les milieux physiques ou vivants sur lesquels se
développe la vie des hommes. C’est ce que René PASSET appelle la bio économie
(op cité). Gérer rationnellement les ressources utiles et rares de ce monde,
afin de satisfaire au mieux et au moindre coût les aspirations humaines ne
constitue qu’une partie des activités des hommes. Il y a aussi ce qui s’étend à
l’esthétique, à la gratuité, aux valeurs socioculturelles qui donnent un sens à
la vie et à la mort et finalisent les comportements. La sphère de l’économique
est un sous-ensemble de celle des activités humaines et socioculturelles.
L’homme de l’économie réelle, poursuit René
PASSET, n’est pas seulement une force de production ou une créature
maximisatrice d’utilités, mais aussi un être biologique dont les besoins physiologiques
doivent être couverts. En même temps il est une personne porteuse de valeurs
dont les aspirations intellectuelles, artistiques et spirituelles doivent
pouvoir s’accomplir. Si l’économie est une science de l’action aux prises avec
le réel c’est l’ensemble de ces dimensions qu’elle doit prendre simultanément
en considération. Peut-on qualifier de développement une croissance du produit
par tête qui s’accompagne d’une régression des valeurs socioculturelles, d’une
dégradation des conditions de la vie humaine (stress, chômage, etc…) et d’une
détérioration de la relation des hommes entre eux ou avec leur milieu de
vie ?
Économie
et croissance
A l’intérieur de la sphère économique,
développement et sous-développement ne sont pas des phénomènes indépendants
l’un de l’autre : la division internationale du travail se forme au
niveau du système mondial et ne dépend
plus du choix souverain des nations considérées isolément.
C’est désormais le monde qui est devenu le
niveau pertinent d’analyse des politiques économiques.
Pour René
PASSET quand l’économie se trouve confrontée aux questions du
« trop » et des inégalités de répartition, la question des finalités
fait surface. Lorsque le « plus » cesse de constituer le critère du
« mieux », on voit surgir la question du « pourquoi »,
c’est-à-dire des finalités et des valeurs socioculturelles.
Produire plus, peut-être mais pour quoi
faire ? La performance s’apprécie directement en termes de couverture des
besoins et de bien-être. Quand la libre concurrence aboutit à la ruine des
agricultures vivrières des pays pauvres, cela se traduit par la substitution de
structures plus productives aux modes traditionnels de production. Alors la
seule réponse possible, c’est le droit à la souveraineté alimentaire des
peuples, garanti par la protection aux frontières contre la concurrence des
agricultures industrialisées et subventionnées notamment par l’Europe et les États
Unis.
Cet impératif s’étend à tous les droits et les besoins
fondamentaux de la personne : l’éducation, la santé, la culture, etc.…
Amartya SEN, économiste humaniste, prix Nobel en
1998, a conçu l’indice de développement humain des Nations Unies. Cet
instrument de mesure inédit qui prend en
compte, non seulement les tonnes d’acier et les milliards de dollars
d’exportation mais aussi des paramètres concrets pour les citoyens comme
l’espérance de vie, la mortalité infantile, le niveau d’éducation, la santé et
même les droits politiques. SEN estime que les politiques publiques doivent
donner à chacun la «capabilité» de vivre une vie digne de ses attentes. C’est
une magnifique ambition de vouloir toujours replacer au centre des dispositifs
chaque homme et chaque femme à la fois dans son humanité défendue dans le cadre
éthique des droits de l’homme et dans sa qualité d’acteur et d’être humain dont
il faut respecter et renforcer la liberté de mener la vie qu’il ou qu’elle
souhaite mener et pas seulement comme réceptacle d’objets divers de confort.
Pour terminer je reprendrais la
conclusion
de l’article d’André BELLON
dans le numéro de la revue « Humanisme», n° 291 Février 2011
Il n’est pas possible de continuer à imposer un
discours de nature transcendante, incontestable dans ses présupposés comme dans
ses conséquences, imposant ses décisions dans presque tous les domaines de la
vie sociale et, dans le même temps, prétendre agir en fonction de principes
fondamentalement humanistes sur le plan individuel et démocratiques sur le plan
collectif.
La réaffirmation de l’humanisme passe donc
inévitablement par une réflexion critique sur la question économique.
Depuis plus d’un siècle, on veut enfermer l’homme dans des schémas économiques théoriques, transformant l’humain en capital, voire en matériel. Retrouver tout le sens de l’humain est un enjeu majeur pour dépasser un siècle d’aliénation.
Bibliographie :
Revue HUMANISME n° 291 Février 2011 – dossier
« L’économie contre l’humanisme »
Joseph STIGLITZ – « le prix de l’inégalité »
– Éditions les liens qui libèrent – 2012
René PASSET – « les grandes
représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire » –
Éditions les liens qui libèrent – 2010
Daniel COHEN – « Homo économicus, prophète
(égaré) des temps nouveaux » – Éditions Albin Michel – 2012
Edgar MORIN – « la voie » sous-titre
« Pour l’avenir de l’humanité » – Éditions Fayard – 2011
Thomas PIKETTY – « Le capital au XXIème
siècle » – Éditions du Seuil – 2013
Intuitivement la réaction première est
qu’il est vain d’essayer de s’opposer à ce mouvement de fond qu’est la
mondialisation. Ceux qui sont opposés à cette évolution du monde me font penser
à la réaction des opposants au développement du chemin de fer qui craignaient
que le passage des locomotives à vapeur rende les vaches moins productives en
lait. Tout progrès dans l’histoire a généré des oppositions par crainte des
effets néfastes. La mondialisation est la poursuite d’une longue évolution qui
a commencé le jour de l’apparition de l’homme sur la Terre. De tout temps
l’homme a cherché à étendre son territoire, à dominer la nature, à développer
ses connaissances, à augmenter ses échanges, etc. … Ce développement ne s’est fait
ni dans la continuité ni dans l’harmonie, souvent même en passant par des
périodes de régression et de violents affrontements mais aussi par des périodes
d’accélération. Globalement la tendance de long terme est à l’amélioration de
la condition humaine.
Il est d’ailleurs significatif que les
premiers opposants à ce que l’on a commencé à appeler la mondialisation, qui
s’appelaient les antimondialistes, ont très vite décidé de s’appeler les altermondialistes,
donc pour une autre mondialisation et non plus contre la mondialisation.
Réflexion
sur la globalisation de l’économie
En 2007 j’ai eu l’occasion d’écouter à
la radio un économiste américain, Joseph STIGLITZ, qui présentait son livre intitulé
« un autre monde » sous-titré « contre le fanatisme du
marché ». Il est reconnu comme un spécialiste des problèmes de la
mondialisation, prix Nobel d’économie en 2001, conseiller économique à la
Maison Blanche auprès de Bill Clinton, et puis économiste en chef et
vice-président de la banque mondiale entre 1997 et 2000.
L’essentiel des éléments exposés puise
abondamment dans les thèses et les arguments développés par STIGLITZ. J’ai
aussi utilisé d’autres ouvrages mais dans une moindre mesure : « Une
économie de rêve » de René PASSET, professeur émérite d’économie à
l’Université de PARIS I – Panthéon – Sorbonne et ancien président du conseil
scientifique d’ATTAC, « La Dissociété » de Jacques GENEREUX,
professeur à Sciences PO Paris, « Une brève histoire de l’avenir » de
Jacques ATTALI, et dans l’actualité récente « Le rapport sur la
mondialisation » remis au président de la République française le 5
septembre 2007 par Hubert VEDRINE ancien ministre des affaires étrangères du
gouvernement de Lionel JOSPIN.
J’ai conçu cet article comme une
introduction à la réflexion sur la globalisation de l’économie. Ce serait
d’ailleurs bien prétentieux que de vouloir faire le tour complet d’une question
aussi vaste, même en compagnie d’un prix Nobel d’économie.
Depuis la chute du mur de Berlin et
l’effondrement de l’Union soviétique « la mondialisation » a remplacé
« la rivalité des deux blocs » comme thème principal des
préoccupations géopolitiques de la planète. Les Etats-Unis, sans rival, se font
les gendarmes du monde et leur modèle économique est le modèle de référence. De
plus en plus, les Etats-Unis, par mimétisme du vieil adage stalinien, estiment
que ce qui est bon pour les Etats-Unis est bon pour le monde entier. Ainsi leur
tendance fondamentale est d’imposer leur vision du monde de manière assez
unilatérale.
La mondialisation c’est d’abord la
mondialisation de l’économie mais elle comporte aussi de nombreux autres
aspects : les flux internationaux des idées et des connaissances, le
partage des cultures, la société civile mondiale, l’avenir écologique de la
planète etc.… Je me limiterai à l’aspect économique, ce que l’on appelle
maintenant la globalisation de l’économie, l’intégration économique croissante
des pays du monde par intensification des flux de biens et de services, de
capitaux et même de main d’œuvre.
Les tenants de la mondialisation
affirment qu’elle va améliorer le sort de tous, élever les niveaux de vie dans
le monde entier, ouvrir les marchés extérieurs aux pays pauvres pour leur
permettre de vendre leurs produits, développer les investissements étrangers
dans les pays pauvres pour leur permettre de produire de nouveaux produits à
meilleur prix, ouvrir les frontières pour permettre la circulation des hommes
et des produits pour le bien de tous.
Ce qui sous-tend cette affirmation c’est
la pensée économique libérale qui a muté à partir des années 1980 en un rameau néolibéral.
L’économie libérale dont le père
spirituel est Adam SMITH a été conceptualisée lors de la naissance de
l’industrie en Angleterre. Selon SMITH la richesse vient du travail de l’homme.
C’est la perception de son intérêt personnel qui pousse l’homme à l’épargne et
au travail donc l’intérêt privé est le moteur de l’économie. En conséquence la
société se doit de garantir la libre concurrence des intérêts privés seule
capable d’assurer l’adéquation automatique entre l’offre et la demande. C’est
la « main invisible » qui amène la recherche de l’intérêt personnel
et les marchés à l’efficacité économique.
Les prophètes du néo-libéralisme ont
pour noms Friedrich HAYEK, Milton FRIEDMAN et « l’école de Chicago »,
George BILDER et son « économie de l’offre ». Ils sont convaincus que
du déchainement des appétits privés jaillira un bien être collectif. Ils
promettent l’opulence par le libre jeu du marché, le plein emploi par la
croissance, la productivité par la compétition, la prospérité commune par la
rentabilité, la mise en valeur de toute la planète par la libre circulation des
capitaux et la richesse monétaire comme valeur suprême.
Après Porto Alegre au Brésil, en janvier
2004 aux abords de Bombay en Inde les dizaines de milliers de participants au
Forum social mondial estiment que la réalité est toute autre et que la
mondialisation est responsable de l’appauvrissement d’une grande partie de la
population de la planète, du chômage et de la décomposition sociale, de la
surexploitation de la planète, de la marchandisation du corps humain, de
l’écrasement des faibles etc….
Le processus actuel de mondialisation
génère des déséquilibres entre les pays et à l’intérieur des pays.
Les mécontents de la mondialisation
soulèvent en gros cinq problèmes :
Les
règles du jeu qui régissent la mondialisation sont injustes. Elles ont été
conçues pour profiter aux pays industriels avancés
La
mondialisation de l’économie fait passer les valeurs matérielles avant
d’autres, telles que le souci de l’environnement ou de la vie même.
La
façon dont la mondialisation est gérée prive les pays d’une grande partie de
leur souveraineté. En ce sens, elle mine la démocratie.
Les
partisans de la mondialisation ont prétendu que tout le monde allait y gagner
économiquement, mais, tant dans les pays en développement que dans les pays
développés, il y a beaucoup de perdants des deux cotés.
Le
système économique qu’on a recommandé aux pays en développement et dans
certains cas que l’on leur a imposé est inadapté et leur fait un tort énorme.
Mondialisation ne doit pas être synonyme d’américanisation, et c’est souvent le
cas.
Dans les années 1990 libéralisation du
commerce et libéralisation des marchés des capitaux, mesures inspirées
directement des thèses néolibérales, étaient deux composantes d’une conception
plus générale qu’on appelle le « consensus de Washington » établi par
le Fond Monétaire International (FMI), la Banque mondiale, le Trésor des Etats-Unis,
sur les politiques les mieux à même de promouvoir le développement.
Ce consensus préconisait de réduire
l’intervention de l’Etat, de déréglementer, de libéraliser et de privatiser au
plus vite.
Mais au début du nouveau millénaire la
confiance dans ce consensus s’est trouvée remise en question car il accordait trop
peu d’attention aux questions de justice sociale, d’emploi, de concurrence, au
rythme et à l’enchainement des réformes, au mode opératoire des privatisations,
au fait que la seule croissance du PIB n’est pas le seul facteur qui affecte le
niveau de vie et qu’il ne pose pas le problème de la durabilité de la
croissance.
Aujourd’hui dans le monde tel qu’il est,
avec une économie ouverte où l’interdépendance est de règle, il est difficile
d’imaginer la possibilité pour un pays, qu’il soit en développement ou
développé, de s’isoler du reste du monde et de vivre en autarcie sans voir le
niveau de vie de sa population régresser ou au minimum cesser de croitre.
La seule issue est de réformer la
mondialisation.
Réformer
la mondialisation
REDUIRE
LA PAUVRETE
Il faut œuvrer davantage au niveau mondial pour réduire la pauvreté qui n’est pas seulement une insuffisance de revenu mais aussi notamment une insuffisance de soins médicaux et d’accès à l’eau. La banque mondiale et le FMI, officiellement du moins, ce qui n’était pas le cas au paravent font de la réduction de la pauvreté une priorité.
ALLEGER
LA DETTE
Lors de la Conférence internationale sur
le financement du développement qui
s’est tenu en mars 2002 à Monterrey au Mexique, avec la participation de 50
chefs d’Etat ou de gouvernement et de 200 ministres, les pays industriels
avancés se sont engagés à accroître leur aide en la portant à 0.7% de leur PIB.
Non seulement le besoin d’une augmentation de l’aide mais un large accord s’est
fait pour qu’elle soit versée davantage sous forme de dons et moins de prêts. A
ce jour, rares sont ceux qui ont tenu parole, notamment les E.U. Mais le plus
révélateur est le changement d’approche à l’égard de la conditionnalité. Les
conditions de l’aide devront être revues et allégées. Au sommet du G8 de 2005,
les dirigeants des grands pays industriels ont accepté d’effacer complètement
les sommes dues au FMI et à la Banque mondiale par les 18 pays les plus pauvres
du monde dont 14 sont en Afrique.
RENDRE
LE COMMERCE EQUITABLE
La libéralisation du commerce devait
conduire à la croissance. Le bilan réel est au mieux mitigé. Les accords de
commerce internationaux sont souvent déséquilibrés : ils autorisaient les
pays industriels avancés à lever sur les produits des pays en développement des
droits de douane en moyenne quatre fois plus élevés que ceux qui frappaient les
produits des autres pays industriels avancés.
Les accords commerciaux ont en fait
aggravé la situation des pays les plus pauvres. Les négociations se sont
concentrées sur la libéralisation des flux de capitaux et l’investissement
souhaitée par les pays développés et pas sur la libéralisation des flux de main
d’œuvre qui aurait bénéficié aux pays en développement.
Le renforcement des droits de propriété
intellectuelle a largement bénéficié aux pays développés.
Les négociations sont aujourd’hui
bloquées par le refus du monde développé de réduire ses subventions agricoles.
La vache européenne reçoit en moyenne 2 dollars par jour alors que plus de la
moitié des habitants du monde en développement vivent avec moins.
Les pays développés sont pour la
libéralisation des échanges quand c’est à leur profit et sont très imaginatifs
pour trouver des obstacles aux échanges quand cela leur est défavorable.
Le monde a besoin d’un vrai cycle du
développement, mais il faut que ce soit un jeu à somme positive où chacun peut
être gagnant, pays pauvres et pays riches et à l’intérieur des pays. On ne
« vendra » pas la mondialisation aux travailleurs des pays développés
en leur promettant que malgré tout, s’ils acceptent de réduire suffisamment leurs salaires, ils
pourront trouver un emploi.
Et sans croissance dans les pays en
développement, le flot d’immigration sera difficile à endiguer
NECESSITE
DE PROTEGER L’ENVIRONNEMENT
La déstabilisation de l’environnement
menace gravement le monde à long terme. Le réchauffement de la planète est
devenu un vrai défi pour la mondialisation. Les succès du développement en Inde
et en Chine ont donné à ces pays les moyens économiques d’accroître leur
consommation d’énergie, mais l’environnement planétaire ne peut soutenir cet
assaut. Si tout le monde émet des gaz à effet de serre au rythme où le font les américains, de graves
problèmes nous attendent. Cette idée est presque universellement admise sauf à
Washington. Mais ajuster les modes de vie ne sera pas facile.
CHANGER
LA GOUVERNANCE MONDIALE
Hors les E.U. tout le monde s’accorde
pour dire que quelque chose ne va pas du tout dans la façon dont sont prises
les décisions au niveau mondial, trop d’unilatéralisme et de déficit
démocratique dans les institutions économiques internationales issues de la
seconde guerre mondiale avant la décolonisation.
Jusqu’à il y a 150 ans l’essentiel du
commerce était local. Ce sont les changements du XIXème siècle qui ont conduit
à la formation d’économies nationales et contribué à renforcer l’Etat-nation.
L’Etat a été amené à assumer des rôles inédits : empêcher les monopoles,
jeter les bases d’un système moderne de sécurité sociale, règlementer les
banques et les institutions financières. L’Etat nation a mieux permis de
dynamiser l’économie et d’accroître le bien-être individuel.
L’idée reçue selon laquelle le
développement des E.U. a été l’œuvre d’un capitalisme laissé à lui-même est
fausse. Si l’essor économique des E.U. a eu lieu, c’est en particulier grâce au
rôle qu’a joué l’Etat pour soutenir le développement, réglementer les marchés
et assurer les services sociaux de base. L’Etat pourra-t-il joué dans les pays
en développement un rôle comparable ?
La mondialisation impose de nouvelles tâches aux Etats-nations
mais en même temps elle réduit leur capacité à les assumer. De plus en plus les
accords internationaux empiètent sur les droits des Etats à prendre
souverainement leurs décisions.
La mondialisation économique est allée
plus vite que la mondialisation politique. Nous avons besoin d’institutions
internationales fortes pour affronter les défis de la mondialisation économique
et celles qui existent souffrent d’un déficit démocratique. Il faut prendre une
série de mesures pour réduire ce déficit démocratique, changer la structure des
droits de vote, accroître la transparence, renforcer la capacité des pays en
développement à participer réellement à la prise de décision. Il faut une
instance judiciaire mondiale indépendante pour faire mieux respecter le droit
international.
Les forces du changement économique,
social, politique et environnemental planétaire sont plus fortes à long terme
que la capacité d’un pays, même le plus puissant, à modeler le monde en
fonction de ses intérêts.
REFORMER
LE SYSTEME DE RESERVE MONDIALE
Le système financier mondial fonctionne
mal. Le pays le plus riche du monde, les Etats-Unis, vit au dessus de ses
moyens et emprunte 2 milliards de dollars par jour à des pays pauvres. L’argent
coule de bas en haut alors que cela devrait être l’inverse si l’on veut
rééquilibrer le développement au niveau mondial. Ce défaut du système financier
mondial vient du vice du système de réserve mondiale.
Chaque pays fait des réserves pour
l’aider à gérer les risques auxquels il est confronté. Cela renforce la
confiance dans le pays et dans sa monnaie notamment vis-à-vis des préteurs, qui
sont en général des banques des pays développés et des investisseurs.
La popularité du dollar dans les
réserves internationales est essentiellement due à la domination des EU sur l’économie
mondiale et à la grande stabilité historique de cette devise.
Les pays en développement paie très cher
l’assurance qu’ils fournissent en détenant des dollars dans leur réserve. Ils
obtiennent un rendement de 1 à 2% sur leurs réserves de plus de 3000 milliards
de dollars. La plupart de ces pays manquent cruellement d’argent pour leurs
projets de développement. L’utilisation de ces sommes pour leurs projets
pourrait leur rapporter beaucoup plus.
Les vrais bénéficiaires du système de
réserve mondiale sont les pays dont les monnaies sont utilisées comme
instruments de réserve.
Devant l’instabilité du système les pays
diversifient leurs réserves, ils sortent du dollar. Une sortie désordonnée
pourrait se faire sous forme de crise grave. C’est pourquoi STIGLITZ suggère de
réformer le système de réserve en organisant une sortie en douceur du système
actuel notamment en développant le système des droits de tirage spéciaux,
monnaie que le FMI serait autorisé à créer.
REGULER
LA MONDIALISATION
L’hypertrophie de la sphère financière
comme dit Hubert VEDRINE, à savoir la multiplication par milliers de fonds
permettant des profits risqués mais faramineux, a modifié en profondeur, en à
peine plus de dix ans, la globalisation économique et commerciale.
Une croissance mondiale à 5% et des
fonds qui cherchent un profit à court terme d’au moins 15%. Des échanges sur
les marchés de change cent cinquante fois plus importants que les échanges
commerciaux, des actifs financiers qui représentent trois fois le PIB de la
planète.
La crise financière de l’été 2007 aux
États-Unis a mis en évidence d’une part la sous estimation des risques par les
gendarmes de bourses dépassés par une sophistication opacifiante, et d’autre
part des banques centrales en même temps pompiers et pyromanes.
Pour sortir de l’idée démoralisante que nous n’avons pas
d’autre choix que subir les à-coups de cette mondialisation ultralibérale
financiarisée, pour que les peuples européens, ouverts et bien intentionnés,
n’aient plus le sentiment d’être » les idiots du village global « ,
des initiatives régulatrices plus visibles et plus efficaces sont
indispensables.
TROUVER
UN NOUVEL EQUILIBRE
Depuis deux siècles, les démocraties ont
appris à modérer les excès du capitalisme, c’est-à-dire à canaliser la
puissance du marché pour qu’il y ait plus de gagnants et moins de perdants. Au
niveau d’un pays les lois et les règlementations n’ont pas le même impact sur
tous les citoyens. L’objectif en général est qu’elles soient justes et qu’elles
ne défavorisent pas les plus pauvres. Au niveau international jamais une
politique n’est recommandée en faisant valoir qu’elle est juste. Chaque pays
demande à ses négociateurs de revenir avec le meilleur accord pour leur pays.
Même au sein des institutions internationales, il est rare que la politique
mondiale soit analysée en termes de justice sociale.
Pour que la mondialisation fonctionne il faut un régime économique international où le bien-être des pays développés et celui du monde en développement soient mieux équilibrés :
Les pays développés doivent accepter un régime commercial plus équitable
Nécessité de reconnaître l’importance de l’accès des pays en développement au savoir, aux médicaments à prix abordables et leur droit à faire protéger leurs connaissances traditionnelles.
Accepter d’indemniser les pays en développement pour leurs services environnementaux, c’est-à-dire la préservation de la biodiversité, séquestration du carbone qui contribue à la lutte contre le réchauffement de la planète
La lutte contre le réchauffement du climat doit être une priorité
Payer équitablement les ressources naturelles sans laisser un environnement dévasté
Fournir aux pays pauvres une aide financière suffisante
Elargir l’effacement de la dette
Réformer l’architecture financière mondiale et réduire son instabilité
Réformes institutionnelles et juridiques pour empêcher l’émergence de monopoles mondiaux et obliger les multinationales à faire face à leurs responsabilités notamment en cas de dommages à l’environnement
Renoncer à toutes pratiques fragilisant la démocratie, limiter les ventes d’armes, le secret bancaire et les pots-de-vin
Donner plus de poids au Conseil économique et social de l’ONU qui pourrait jouer un rôle important dans la définition du programme de l’action économique mondiale en veillant qu’il ne porte pas sur les seuls problèmes qui intéressent les pays industriels avancés mais sur ceux qui sont essentiels au bien-être du monde entier.
En conclusion quelques mots :
L’économie globale de marché est un fait sur lequel il est dans l’immédiat difficile de revenir
Il faut démocratiser la mondialisation pour que le développement de tous les pays et à l’intérieur de chaque pays profite au plus grand nombre et dans la plus grande justice sociale
Pour atteindre cet objectif il faut réguler cette mondialisation au travers d’institutions internationales fortes mais aussi d’Etats-nations forts capables de respecter les engagements qu’ils prennent
L’Europe doit mener une politique beaucoup plus offensive de protection et de solidarité. L’Europe doit devenir un élément fort de la régulation du monde global.
Osons un acte de foi en l’avenir, espérons que l’humanité saura se sauver de ses démons qu’elle évitera de se détruire et qu’elle saura construire, en évitant des conflits radicaux, un monde plus démocratique et plus juste socialement.