La bataille du budget pour l’année 2027 est commencée. C’est un moment très important pour le fonctionnement du pays. Cette bataille est essentiellement politique mais le gouvernement va s’abriter derrière des arguments techniques. Il préfère centrer la discussion sur les éléments de langage qu’il a choisi afin d’orienter le débat démocratique en mettant en avant des faits qu’il juge impossible de contester.

Les arguments avancés par le gouvernement
Notre compétitivité
Le déficit atteint des montants abyssaux et nous expose à des taux d’intérêts de plus en plus élevés par rapports à nos partenaires et concurrents. La hauteur de nos prélèvements obligatoires, les plus élevés des pays européens, est aussi mis en avant. Les 35 heures se rajoutent à nos difficultés. La rengaine de l’augmentation du temps de travail est remise sur le tapis de la discussion. Il faut travailler plus. Notre compétitivité recule et nous expose à une aggravation de la situation.

Un État providence trop généreux
Nous devons faire face à une situation démographique qui par le vieillissement de la population et la baisse des naissances, fait que nous ne pouvons plus avoir des dépenses sociales aussi importantes. Nous vivons au-dessus de nos moyens. Il faut donc réduire notre train de vie au niveau social. Pour faire face à ce déséquilibre, pas assez d’actifs pour financer les retraites, la solution s’impose, il faut réduire le coût des retraites qui représente la plus grande part du déficit.

Un fardeau pour les générations futures
La dette cumulée aujourd’hui va être un fardeau pour les générations futures. Il est irresponsable de laisser un tel fardeau à nos enfants.
Le dogme de la politique de l’offre
Alors que le premier ministre multiplie les mesures pour laisser penser qu’il demande des efforts à toutes les couches de la population, le président s’est empressé de rappeler qu’il n’est pas question de remettre en cause la politique de l’offre qu’il érige en dogme incontournable. Les premiers de cordée, le ruissellement, etc…
Réduire le déficit
Le seul moyen de réduire le déficit c’est de faire des économies. Le gouvernement fixe le montant de ces économies à 54 milliards, ce que certains se sont empressés de trouver insuffisants par rapport au déficit annuel de l’ordre de 150 milliards. Il faudra donc plusieurs années pour remonter la pente vertigineuse et atteindre un équilibre budgétaire.

Le premier ministre, en moine soldat, tel qu’il s’est lui-même qualifié, poursuit une politique pratiquée depuis plus que dix ans et qui ne pourra que produire les mêmes effets et entrainer une aggravation de la situation. Cette politique est rejetée par la majorité de la population. Il est nécessaire d’ouvrir un débat politique et ne pas se contenter de ces arguments techniques. Il est indispensable de faire d’autres choix politiques.
Faire d’autres choix politiques
L’évolution de la dette publique est préoccupante
La dette publique, comme chaque année à la même époque, occupe le débat économique et politique français. Le montant de la dette grimpe en continu pratiquement depuis plusieurs décennies. La situation est préoccupante. Le montant total de la dette dépasse les 3500 milliards, soit presque 120% du Produit intérieur brut. Les taux d’intérêts montent partout dans le monde, Ils frôlent les 5% en France. C’est le taux le plus haut de la zone euro. Le financement de la dette devient de plus en plus lourd et va finir par être le premier poste budgétaire. La croissance économique est très modeste et le déficit annuel atteint 5% de la richesse produite. Il faut réduire le déficit sans nuire à la croissance.
Qui paie la dette ?
La dette est remboursée à court et moyen terme. Sa durée moyenne est de 8,6 ans. Ce sont donc les contribuables actuels qui en supporteront le poids et non les générations futures. Le vrai débat est qui paie la dette .

Les créanciers renouvellent régulièrement leurs prêts à l’État comme ils le font depuis plus de deux siècles. La dette profite surtout aux plus fortunés qui bénéficient des baisses d’impôts, prêtent à l’État et perçoivent des intérêts. Tandis que les classes moyennes subissent les coupes budgétaires.
La dette est un outil de redistribution à l’envers. Elle devient un fardeau si les intérêts soutirés par les rentiers pèsent durablement sur le reste de la population.
La dette publique française n’est pas un problème de transmission aux générations futures mais de répartition sociale et de dépendance aux créanciers, nationaux et étrangers.
Le partage de l’effort

L’élaboration d’un budget pour la nation n’est pas un simple exercice comptable, c’est là que s’expriment les choix politiques fait par les gouvernants. S’il y a un effort à faire pour réduire notre déficit, le débat budgétaire c’est le débat du partage de l’effort. Pour que la dette n’augmente plus, il faut baisser le déficit de l’ordre de 150 milliards. Cela ne peut être fait en une fois, il faut le faire progressivement. Il n’est pas acceptable de prôner de baisser les dépenses sans toucher aux recettes ou si peu. Au travers de la question budgétaire c’est un débat de société qu’il faut mener. L’effort doit être équitablement partagé.
Les thèses néolibérales
Dans la deuxième partie du XXème siècle les prophètes du néo-libéralisme de « l’école de Chicago » sont convaincus que du déchainement des appétits privés jaillira un bien-être collectif. Ils promettent l’opulence par le libre jeu du marché, le plein emploi par la croissance, la productivité par la compétition, la prospérité commune par la rentabilité, la mise en valeur de toute la planète par la libre circulation des capitaux et la richesse monétaire comme valeur suprême.

Après une période d’après-guerre où les inégalités ont régressé, les politiques néolibérales sont devenues culturellement dominantes et ont bouleversé le panorama des inégalités. La promesse néolibérale de dynamisation de la croissance par la baisse de la fiscalité des plus riches n’a pas marché. La théorie du ruissellement n’a pas généré la prospérité pour tous. Le recul des politiques de redistribution par la fiscalité a eu pour conséquence d’augmenter les écarts de revenus et de patrimoine au bénéfice des plus riches par rapport aux catégories sociales moyennes sans pour autant sortir du marasme les catégories les plus défavorisées.
L’utilité des aides publiques aux entreprises

A l’occasion du budget 2026, la commission sénatoriale sur l’utilité des aides publiques aux entreprises évalue le montant de ces aides à 211 milliards d’euros en 2023. La commission a dû évaluer elle-même le montant des aides car aucun service de l’État n’a été capable de le faire. Aussi paradoxale que cela paraît le ministère de l’économie ne comptabilise pas ces aides car elles sont trop diverses. Le rapport du Sénat précise qu’il additionne aides directes, allègements fiscaux, allègements de cotisations sociales mais en excluant les aides des collectivités locales et les aides européennes. Donc le montant est probablement plus élevé. Non seulement l’État est incapable d’en chiffrer précisément le montant mais ces aides ne font l’objet d’aucun suivi. Le rapport du Sénat fait une série de propositions pour améliorer la situation. Ce rapport a été voté à l’unanimité des membres de la commission composée de membres appartenant à tous les partis politiques représentés au Sénat. Les commentateurs bien intentionnés ont prétendu que le rapport mélange des pommes et des poires et certains estiment que ces 211 milliards sont au mieux à réduire à 112 milliards. Il y a donc bien plus de cent milliards d’aides sur lesquelles il est possible de puiser pour faire baisser le déficit public. Et ce d’autant plus que leur efficacité économique interroge. A titre d’exemple, nous pouvons citer une étude sur la baisse des impôts de production (2021-2023) de l’institut des politiques publiques (IPP) qui a montré que la réduction de 10 milliards d’euros n’a eu aucun impact pour les entreprises concernées ni sur le chiffre d’affaires, ni sur l’investissement, ni sur la création d’emploi, ni sur les exportations. Cet allègement fiscal n’a pas généré d’effets macroéconomiques positifs.
Les inégalités s’envolent
Les dernières statistiques publiées par l’Institut national de la statistique publique (INSEE) montrent un accroissement record des écarts de richesse. Sont en cause, les effets de l’inflation et des politiques publiques anti-redistributives du gouvernement.

La pauvreté en 2023 n’a jamais été aussi importante en France depuis qu’on la mesure de cette façon, c’est-à-dire depuis 1996. Le taux de pauvreté a culminé cette année-là à 15,4% soit un pourcent de plus que 2022. Jamais la pauvreté n’a progressé aussi vite d’une année sur l’autre, y compris entre 2020 et 2021, en pleine crise sanitaire, ou entre 2008 et 2009, dans l’œil du cyclone de la crise financière. En 2023, 9,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté, à savoir 1 288 euros par mois pour une personne seule. C’est 650 000 personnes de plus qu’en 2022. Jamais le nombre de personnes pauvres n’avait été aussi élevé et jamais autant de personnes n’avaient basculé dans la pauvreté en un an. A l’inverse les riches ne connaissent pas la crise. En 2023, les 20 % les plus modestes ont perçu 8,5 % de la somme des niveaux de vie et les 20 % les plus aisés 38,5 %, soit 4,5 fois plus. Si l’analyse porte sur l’évolution de ces indicateurs depuis 2017, le taux de pauvreté est passé en 6 ans de 13,7% de la population à 15,4% tandis que le niveau de vie plancher des 10% les plus riches s’est accru de 4,4%.
Plus de justice fiscale
Les ultrariches ont des taux d’imposition plus faibles que ceux du contribuable moyen. Ils paient en France environ 0,1% de leur patrimoine en impôt individuel sur le revenu. En tenant compte de tous les autres prélèvements obligatoires et exprimés en pourcentage du revenu, leurs taux d’imposition sont plus bas que ceux des classes moyennes ou des cadres supérieurs.

Les grandes fortunes peuvent structurer leur patrimoine afin d’échapper à l’impôt sur le revenu notamment par la création de holdings familiales dans lesquelles les dividendes s’accumulent à l’abri du fisc. Cette situation est le produit de décisions humaines et de choix politiques.
Le capitalisme est-il devenu fou ?
Dans un livre publié chez Flammarion en ce mois d’octobre, au titre évocateur « un capitalisme devenu fou » Alain Minc, conseiller de dirigeants de grandes entreprises, qui est tout sauf un affreux extrémiste de gauche, nous explique que le système capitaliste d’actionnaires rachète ses propres actions. Pratique qui n’a aucun sens économique autre que d’augmenter la rentabilité pour les actionnaires. Le mécanisme est d’une efficacité redoutable. Quand une entreprise rachète ses propres actions et les annulent, cela entraine une augmentation des cours de l’action et des stock-options des dirigeants. Le bénéfice par action augmente automatiquement même si le bénéfice total reste le même. L’argent s’extrait du circuit productif pour retourner aux détenteurs de capital. Les actionnaires s’enrichissent, mais dans ce circuit aucun investissement, aucune nouvelle usine. C’est la limite du système : un capitalisme géré dans le seul intérêt de ses actionnaires est capable de s’autodétruire. Il se révèle incapable de se discipliner lui-même sans contrainte extérieure.

Une autre politique est possible
La situation budgétaire est le résultat de la politique économique menée depuis plusieurs années. Cette politique est le fruit de choix idéologiques, présentée comme la seule possible pour faire face à la situation du pays. Continuer à vouloir imposer sa « vérité » ne pourra que conduire la France à reproduire les mêmes erreurs qui se traduiront par une austérité qui sera non seulement injuste socialement, mais aussi contre-productive économiquement avec le risque de ne pas parvenir à réduire le déficit public autant qu’escompté.
Depuis que la vision néolibérale s’est imposée dans les années 1980, le taux de croissance des revenus du capital s’est accéléré alors que la croissance des revenus du travail a stagné voire reculé. Sans un rééquilibrage de ces taux de croissance du capital et du travail et sans une politique volontariste de redistribution par la fiscalité et les prestations sociales, les inégalités ne pourront que continuer à se développer.
L’objectif premier de toute société démocratique est d’améliorer le sort de tous. Le bien-être de tous au niveau national comme au niveau international doit être le guide de toute action individuelle et collective.
L’inégalité est à la fois la cause et la conséquence de la faillite du système politique. Si, comme dit Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, l’État continue à laisser le 1% de la population accaparer l’essentiel des richesses et met à contribution les classes moyennes et populaires, il laisse se développer une désespérance qui ne peut que nuire à la démocratie.

La confiance aveugle dans « le marché » pour assurer l’équilibre économique et le bien être du plus grand nombre a fait la preuve de son inefficacité. Le « moins d’État » proné par les néo libéraux ne fait qu’accentuer les inégalités. Ce qu’il nous faut ce n’est pas moins d’État , mais mieux d’État .
Ce dont nous avons besoin c’est d’un État stratège qui planifie, régule et oriente l’activité économique dans le sens de l’intérêt commun, d’un État qui assure notre souveraineté économique et politique, d’un État qui protège les plus démunis, d’un État qui lutte contre le changement climatique et la dégradation de la biodiversité, d’un État démocratique, laïque et solidaire qui gouverne en respectant scrupuleusement notre devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité.
