Combattre l’obscurantisme : actualité et enjeux de l’humanisme universaliste

Le siècle des Lumières a incarné l’avènement d’un humanisme raisonné, porteur en germe d’un universalisme naissant. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, il s’agissait de s’affranchir du contrôle social et de l’absolutisme royal et religieux. Ce projet des Lumières, à la fois humaniste et universel, demeure un moteur essentiel de la pensée contemporaine.

Pourtant, trois siècles plus tard, la question des Lumières reste d’une brûlante actualité. Les extrémismes, qu’ils soient de droite, de gauche ou religieux, s’opposent toujours aux valeurs défendues par les philosophes du XVIIIe siècle : liberté de choix et de pensée, rejet des dogmes politiques, tolérance. Les inégalités économiques, sociales et culturelles continuent de contredire les idéaux de liberté et de progrès qui ont conduit à la rédaction de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en 1789. Aujourd’hui, nationalismes et communautarismes cherchent à décrédibiliser l’universalisme, le présentant comme une utopie révolue, alors que les promesses des Lumières demeurent inachevées.

L’humanisme s’appuie sur une vision universaliste de l’homme, à rebours des approches qui enferment l’individu dans des identités figées. Il distingue la Raison, qui devrait guider l’action collective, de la croyance, qui relève du libre choix de chacun. La liberté de conscience est ainsi promue, avec la séparation des croyances religieuses ou philosophiques du fonctionnement de la cité. L’égalité au sein de la société est essentielle pour que le « droit à la différence » ne devienne pas une « différence des droits », rompant ainsi le principe d’égalité.

Le début du XXIe siècle voit se développer une offensive contre les idées humanistes dans les sphères médiatique, académique et politique. Dès le XVIIe siècle, le mouvement d’émancipation fut confronté à des résistances, mais aujourd’hui, la critique du rationalisme, du progrès et de l’universalisme s’étend de l’extrême droite à certains courants de gauche. Cette époque semble parfois consacrer le triomphe des obscurantismes, du relativisme culturel, du tribalisme, de l’ethnicisme et de la réhabilitation de la notion de race.

La mondialisation économique, l’intensification des échanges, le développement des transports et des communications, la circulation des idées, la crise écologique et sanitaire devraient renforcer notre conscience de l’unité humaine. Pourtant, l’universalisme recule, laissant place aux replis identitaires, aux radicalités religieuses et communautaristes, à la montée de la xénophobie.

Dans ce contexte d’incertitudes et de menaces, de plus en plus de personnes ressentent une éco-anxiété liée à l’état de la planète : changement climatique, perte de biodiversité, bouleversements géopolitiques, guerres, résurgence des totalitarismes, attentats, inflation, concentration des richesses, inégalités croissantes, insécurité sociale. Cette liste illustre l’ampleur des défis et des angoisses contemporains.

Face à cet horizon assombri, il est indispensable d’accompagner toute pensée de résistance d’une volonté d’action. Les humanistes, acteurs du champ des idées, doivent défendre activement les principes auxquels ils croient pour dépasser l’inquiétude que suscite l’évolution du monde. La mobilisation quotidienne s’impose pour résister.

  • Résister aux atteintes à la laïcité, en restant ferme face à la radicalité et à l’extrémisme religieux. La liberté absolue de conscience demeure un pilier de la vie en société.
  • Résister aux périls identitaires et aux récits simplificateurs, en promouvant l’universalisme dans le respect de la diversité et en refusant tout communautarisme.
  • Résister contre l’ignorance et le fanatisme. Comme le disait Victor Hugo : « La pire des injustices c’est l’ignorance. L’ignorance ne doit pas être méprisée, elle doit être réparée. »
  • Résister à toutes les discriminations, à la xénophobie, à l’antisémitisme et à toutes les formes de racisme.
  • Résister au techno-féodalisme instauré par les grandes entreprises du numérique et les promoteurs des « Lumières sombres ».
  • Résister à un discours économique présenté comme incontestable et imposé sans alternative dans tous les domaines de la vie économique et sociale.
  • Résister à toute atteinte à la démocratie, et notamment à son fondement qu’est l’État de droit. La démocratie n’est pas une option parmi d’autres, mais un ensemble de principes permettant la coexistence de visions différentes de l’homme et du monde.

En somme, il s’agit de défendre une République indivisible, laïque, démocratique et sociale, qui garantit l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de couleur de peau, de religion, de culture, de fortune ou de sexe.

Mais résister ne suffit pas. Il faut également s’engager dans la bataille des idées : promouvoir les principes et valeurs humanistes, diffuser une vision du monde humaniste en participant activement au débat public, individuellement ou par l’intermédiaire des mouvements sociaux.

Les humanistes cherchent à contribuer à l’émancipation des femmes et des hommes, à l’amélioration de la société, et partagent un socle commun : l’universalisme.

La devise républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité » doit servir de guide. La Liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui, les différences d’appartenance, de langue ou de statut social ne devant jamais empêcher le rassemblement dans une perspective émancipatrice.

L’école publique laïque occupe une place centrale dans la construction d’une société émancipatrice. Elle doit être reconnue et soutenue comme un instrument fondamental permettant l’acquisition du savoir et le développement de l’esprit critique. Au-delà de sa mission éducative, l’école a pour vocation de former des citoyens éclairés, capables de participer activement à la vie démocratique. Cela implique un enseignement libéré de toute influence religieuse ou idéologique, afin de garantir la neutralité et l’objectivité nécessaires à la transmission des connaissances.

L’école doit privilégier la coopération plutôt que la compétition, en favorisant l’esprit collectif et la solidarité plutôt que l’individualisme. La collaboration doit être mise en avant, car elle encourage l’échange et l’écoute, tandis que le dialogue doit primer sur l’affrontement. En somme, l’école doit être un lieu de rassemblement, propice à l’épanouissement du sens du commun et à la cohésion sociale.

Aujourd’hui, il est plus que jamais nécessaire de défendre avec vigueur l’universalisme. En effet, une tendance croissante vise à enfermer les individus dans des catégories collectives, au détriment de l’intérêt général. Le projet de communautarisation de la société progresse, porté par des idéologies différentialistes, relativistes, essentialistes, ethnicistes et racialistes qui prennent de l’ampleur.

Face à cette évolution, il convient de rappeler sans relâche que tous les êtres humains, hommes et femmes, doivent jouir des mêmes droits, quelles que soient leurs différences d’ethnie, d’origine, de couleur de peau ou de nationalité. L’humanisme universaliste s’affirme comme un combat pour l’émancipation, plus pertinent que jamais. Il s’agit de promouvoir une société fondée sur la fraternité, l’égalité et la liberté, et non sur la haine, l’exaltation des différences, l’enfermement ou le dogmatisme. Les humanistes font ainsi de la promotion de l’universel, dans le respect de la diversité humaine, une priorité essentielle.

Dans le contexte d’un monde désormais interdépendant sur les plans économique, technologique et écologique, l’universel ne peut plus se penser à l’intérieur de frontières rigides et imperméables. Les crises contemporaines, qu’elles soient économiques, environnementales ou sociales, témoignent quotidiennement de la nécessité de concevoir l’horizon d’une humanité élargie. C’est dans cette perspective que les humanistes se voient confier un rôle majeur : celui de contribuer à la constitution, à l’échelle planétaire, d’une contre-offensive humaniste, en collaboration avec tous ceux qui refusent de laisser l’humanité être livrée à ses détracteurs.

Pour répondre à ces enjeux, il s’agirait d’inventer une « internationale humaniste », dédiée à revitaliser le projet humaniste et universel porté par les Lumières. Cette démarche consisterait à fédérer les volontés et les énergies autour d’une ambition commune : défendre et raviver les principes de l’universalisme dans le respect des interdépendances qui caractérisent notre époque.