Vers une techno-oligarchie ?

Selon la psychanalyste Elisabeth Roudinesco, voir mon article du 27 février 2026, le président Trump « désarme, abaisse le niveau, transforme la violence politique en spectacle. (….) Il est mal élevé, n’a aucune limite symbolique, il insulte tout le monde, dit des inepties, ment de façon éhontée, fait des plaisanteries grossières, déraille ou s’agite et ne comprend pas la moindre métaphore. Dans son comportement psychique, tout est réduit à une réalité simpliste. »

En un an il a chamboulé l’ordre du monde établi après la seconde guerre mondiale, et globalement pas à l’avantage du pays qu’il dirige. Au niveau international il promeut la « paix par la force » sans grand succès. Aux États Unis il ne respecte pas les règles constitutionnelles et l’état de droit. Et pourtant ses soutiens sont multiples dont certains nous concernent directement, notamment ceux que j’ai appelé « la droite tech » dans mon article de décembre 2024.

Publié sur mon blog le 27 juillet vous avez un exemple avec les dirigeants de la société Palantir qui, dans un « Manifeste pour l’avenir de l’Amérique et de l’Occident » expliquent ce qu’il faut faire pour arriver à dominer le monde, naturellement en s’appuyant sur Palantir. Ce manifeste se présente comme un diagnostic civilisationnel mais marque un intérêt avant tout commercial. Nous retrouverons toujours ces deux dimensions chez les membres de cette « droite tech ». Technologies et profits.

Arnaud Miranda, chercheur associé au Cevipof, qualifie cette « droite tech » de néoreactionnaire. Même si elle n’est pas homogène, cette constellation a ses inspirateurs intellectuels. Il en distingue quelques-uns parmi les plus influents.

L’accélérationnisme technocapitaliste 

Nick Land est un philosophe anglais, professeur à l’université de Warwick au début des années 1990, qui vient de la gauche d’avant-garde. Il est passé à la néoréaction à partir de l’idée que le capitalisme est à la fois destructeur et indépassable. 

Pour Land le capitalisme ne connait aucune limite. L’anticapitalisme ne fait que stopper la marche du temps. Selon lui les politiques économiques interventionnistes sont à l’origine de la stagnation du monde occidental. Il a publié sur son blog un texte intitulé « The Dark Enlightenment » (les lumières sombres) qui est une critique virulente de la démocratie, présentée comme un décélérateur. C’est une idéologie qui repose sur l’expansion de l’État et freine le développement du capitalisme. Elle empêche le phénomène de destruction créatrice nécessaire à l’accélération capitaliste. Elle est à l’origine de l’inertie de l’Occident. C’est pourquoi Nick Land est défenseur d’un accélérationnisme inconditionnel qui libèrera l’Occident des freins moraux qui l’empêchent de relancer l’accélération technocapitaliste. Le capitalisme doit être poussé à ses limites extrêmes. Les crises économiques, les inégalités et la destruction des États-nations sont des étapes positives vers un nouvel ordre.

La techno-monarchie autoritaire

Curtis Yarvin, ingénieur de formation, est un autodidacte dans le domaine de la théorie politique. C’est un libertarien qui s’est converti à la néoréaction. Son blog connait un grand succès en raison de son style qui introduit une distance ironique avec son sujet et qui lui permet de rompre avec la monotonie du discours théorique. Cela n’empêche pas sa pensée d’être structurée sur le plan idéologique. C’est un des idéologues les plus commentés de la droite radicale américaine.

Sa principale thèse néoréactionnaire est d’en finir avec la démocratie pour la remplacer par une techno monarchie. Il faut gérer l’État comme une entreprise. Le progrès technologique doit être poursuivi sans relâche. La bureaucratie doit céder la place à un « CAO(PDG) national ». Il prône un changement radical via un coup d’État pour remplacer la démocratie par une technocratie autoritaire.

Curtis Yarvin pense que les différences génétiques font que certains groupes sont « plus aptes à la maîtrise », tandis que d’autres sont « plus aptes à l’esclavage ». Il a contribué à populariser un tournant de la droite américaine contre la démocratie et les valeurs conservatrices traditionnelles.

Pour Yarvin l’administration Trump a montré un élan de changement en 2025, mais a été freinée par l’intégration au système. Il faut donc aller plus loin, créer un « hard party » capable de discipliner ses membres comme les soldats du changement de régime. La vocation fasciste du projet de Curtis Yarvin est clairement revendiquée. Il invente une forme politique autoritaire nouvelle s’appuyant sur des infrastructures numériques.

Selon Arnaud Miranda Land et Yarvin sont les deux figures qui permettent de comprendre et de situer la néo réaction. Yarvin incarne une forme de néo réaction politique, centrée sur le projet de transformation de la démocratie, tandis que Land s’inscrit dans une perspective plus lointaine, techno-futuriste et accélérationniste, visant une transformation profonde de l’humanité.

Au cœur de la constelletion néoréactionnaire

Des entrepreneurs font partie de la constellation néoréactionnaire. Peter Thiel en est un élément incontournable. Cofondateur de Pay Pal et de Palantir technologies, il est un des premiers entrepreneurs de la Silicon Valley à soutenir Trump en 2026 et un des soutiens de J.D. Vance dont il a lancé la carrière. Il est un libertarien conservateur qui a rejoint les positions néoréactionnaires.

Peter Thiel a été reçu le 26 janvier 2026 à l’académie des sciences morales et politiques, dans le cadre d’un groupe de travail consacré à l’avenir de la démocratie. Dans son exposé il ne parle pas de démocratie mais d’accélération technologique. Le cœur de l’argumentaire repose sur la menace chinoise. Une nouvelle guerre froide se profile à ses yeux. L’ère des empires qui se construit sous nos yeux offre une occasion historique de relance de l’Occident. En reprenant les thèses de l’accélérationnisme des Lumières sombres, il propose une modernité alternative à celle de la philosophie des Lumières, une modernité expurgée de l’universalisme moral qui nous a, selon lui, conduit à la stagnation. L’entrepreneur porteur de l’innovation dessine une lueur d’espoir face à l’apocalypse.

Un autre entrepreneur mérite notre attention au sein de cette constellation néoréactionnaire, Marc Andreessen, fondateur de Netscape, auteur du « Manifeste techno-optimiste » publié en 2023. C’était un soutien du parti démocrate jusqu’au début des années 2020. Lors des élections de 2024 il se rallie à Donald Trump. Il est un partisan de la dérégulation de l’innovation technologique et entend déconstruire l’idéologie anti-technologie. Selon lui la technologie est la solution à tous nos maux et nous promet un monde d’abondance et de paix. Il fait l’apologie du techno-accélérationnisme et rejoint l’imaginaire néoréactionnaire. Tout comme Thiel,  il pense que l’Occident est en léthargie. Cette situation ne pourra être dépassée que par l’action des hommes qui auront le courage de l’innovation technologique.

Vers une techno-oligarchie ?

Au-delà de ces intellectuels idéologues une partie des dirigeants de la Silicon Valley ont basculé vers le soutien au Parti Républicain. Sur les 70 milliardaires que compte la Silicon Valley, ils sont une vingtaine à soutenir le 47ème président des États Unis. « Mais ces vingt personnes ont un accès direct à l’espace public médiatique mondial qu’ils ont eux-mêmes composé. La concentration des pouvoirs qu’ils ont entre leurs mains, l’accès aux technologies et leur capacité à mettre en pratique ce en quoi ils croient est sans précédent » dit Olivier Alexandre, sociologue, chercheur au CNRS.

Les journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet dans « Apocalypse Nerds – Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir » analysent les projets anti-démocratiques des barons de la tech de la Silicon Valley. Ils y décèlent une haine viscérale de l’État, un découplage inédit de la souveraineté et du territoire, une foi aveugle dans la technologie dont le développement doit être désenclavé et accéléré sans égard pour les coûts humains et enfin une volonté de vaincre la mort par le transhumanisme. Ils rejoignent ainsi les analyses d’Arnaud Miranda et vont même plus loin. Ils pensent que depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, les stars de la tech, d’Elon Musk à Marc Zuckerberg en passant par Sam Altman, font sombrer le monde vers un tecnofascisme.

Anton Shekhovtsov, chercheur ukrainien spécialiste des droites radicales, estime qu’Il ne faut pas sous-estimer la radicalité de l’accélération réactionnaire portée par la Silicon Valley à la Maison Blanche. Mais il préfère qualifier ce courant de « techno-oligarchie » qui représente une rupture radicale avec pratiquement toutes les traditions politiques modernes. Selon ce chercheur la base la plus évidente et la plus cohérente de toute résistance à la techno-oligarchie est l’humanisme. La défense de l’humanité est la tâche politique prioritaire de notre époque. Et la démocratie reste le seul cadre dans lequel une telle défense peut et doit être menée.

Sources :

. Livres

« Apocalypse Nerds – Comment les technofascistes ont pris le pouvoir », de Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet  – 2025- Editions Divergences

« Les Lumières sombres » de Arnaud Miranda – 2026 – Bibliothèque de géopolitique – Gallimar

« Nos nouveaux maîtres » de Raphaëlle Bacqué, Damien Leloup, Alexandre Piquard – 2026 – Albin Michel

. Articles

« A la poursuite des « technofascistes » de la Silicon Valley » de Olivier Clairouin -23 septembre 2025 – Le Monde.

« Trump et le problème de l’An II » de Arnaud Miranda – 30 décembre 2025 – Revue en ligne Le Grand Continent.

« La première histoire des Lumières Sombres » de Arnaud Miranda – 21 janvier 2026 – Revue en ligne Le Grand Continent.

« Peter Thiel à l’Académie » de Arnaud Miranda – 27 janvier 2026 – Revue en ligne Le Grand Continent.

« Arnaud Miranda : les néoréactionnaires poussent Trump vers le coup d’État » entretien avec Hervé Nathan – 21 mars 2026 – Alternatives économiques.

« Une mouvance philosophique obscure a pris le contrôle de la Silicon Valley » de Christophe Bouton – 7 mai 2026 – Revue en ligne Le Grand Continent.

« Peter Thiel, le technofasciste au cœur du trumpisme » de Hervé Nathan – 28 juillet 2026 – Alternatives économiques.

Auteur/autrice : Maurice

Retraité, diplômé en sciences économiques, j'ai été enseignant, chercheur en sciences sociales, syndicaliste, mutualiste militant, chef d'entreprise d’économie sociale. Depuis mes études je suis intéressé par l'épistémologie en sciences sociales et la pluridisciplinarité. J'ai créé ce blog pour m'exprimer et échanger avec ceux qui le souhaitent.

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