Un manifeste de Palantir pour la domination du monde

publié par des géants de la tech

Le 29 décembre 2024 je publiais un article après la réélection de Donald Trump intitulé « La droite tech a pris le pouvoir aux États Unis ». J’y indiquais qu’une bonne partie des milliardaires que compte la Silicon Valley ont basculé vers le soutien du 47ème président. Parmi ces milliardaires se trouvent les dirigeants de la société Palantir, géant de la surveillance numérique. Son Président Directeur Général Alex Karp et son financeur Peter Thiel ont créé cette société en 2003 avec une participation du Fonds d’investissement de la CIA et son chiffre d’affaires est composé pour moitié de contrats publics. Elle doit largement sa création et son développement aux pouvoirs publics en Amérique et ailleurs.

Alex Karp vient de publier un manifeste pour l’avenir de l’Amérique et de l’Occident. Son projet se présente comme une « République technologique ». Pour faire face aux défis de l’espace digital et à la rivalité géopolitique, il propose une stratégie pour une refonte complète de l’État Américain en vidant la souveraineté de sa dimension démocratique. Il y développe une vision techno-réactionnaire pour la domination du monde dont Palantir doit être l’infrastructure incontournable.

Manifeste pour l’avenir de l’Amérique et de l’Occident

Nous résumons ci-dessous les 22 propositions contenues dans ce document..

Participer à la défense de la nation

La Silicon Valley doit son ascension au pays donc elle a le devoir moral de participer à la défense de la nation. C’est une victoire pour Palantir qui s’est construit contre un sentiment antimilitariste qui avait cours initialement dans cette région.

La stagnation travestie en innovation

Si le smartphone a changé nos vies, il pourrait limiter et contraindre notre sens du possible. Pour Karp et Thiel, il incarne la stagnation travestie en innovation. Il pousse les ingénieurs à développer des applications plutôt qu’à inventer des technologies de rupture. Quant à eux, ils entendent créer un nouveau monopole, celui de la surveillance militaire et civile généralisée. Ce modèle suppose une refonte complète du fonctionnement de l’État.

Les limites du soft power

Les limites du soft power sont aujourd’hui manifestes. Sont ainsi visées le développement sans fin des applications. La capacité des sociétés libres et démocratiques à l’emporter exige du hard power qui, en ce siècle, reposera sur des logiciels comme ceux proposés par Palantir.

Une élite démocratique incompétente

La décadence d’une culture et de sa classe dirigeante ne sera pardonnée que si cette culture est capable de produire croissance économique et sécurité pour le public. Karp considère que l’élite démocratique est incompétente et doit être remplacée par une élite plus efficace.

L’intelligence artificielle militaire

La question n’est pas de savoir si des armes seront construites à base d’intelligence artificielle mais de savoir qui les construira. Cette thèse cherche à disqualifier par avance tout débat démocratique sur l’IA militaire. L’accélération technologique est irréfragable, notamment parce qu’elle est au cœur d’une confrontation avec la Chine.

Service national universel

Le service national devrait être un devoir universel. C’est un passage qui tend à montrer que le projet est bien républicain.

Indicateur de souveraineté

Si les soldats américains demandent de meilleures armes, nous devrions les produire, et il en va de même pour les logiciels. Le temps de production d’une arme ou d’un logiciel est un indicateur de souveraineté opérationnelle. Maintenir un écart entre les besoins du terrain et la capacité industrielle à y répondre revient à exposer inutilement les soldats.

Bureaucratie publique

Les agents du service public doivent être rémunérés correctement comme ils le seraient dans une entreprise privée. La bureaucratie publique doit être remplacée car elle est inefficace. Palantir, en se rendant plus indispensable à l’État que ses propres services, les condamne en fait à la disparition.

Indulgence pour les grands entrepreneurs

Nous devrions faire preuve de beaucoup plus d’indulgence envers les grands entrepreneurs, les dirigeants et les fondateurs, tous ceux qui sont à la barre.

Psychologisation de la vie publique

La psychologisation de la vie publique moderne nous égare. L’introspection et la psychologie sont des formes de faiblesse et de décadence.

Nécessité de la conflictualité

Notre société est devenue trop pressée face à la disparition de ses ennemis. Le fait de vaincre un adversaire est un moment pour faire une pause, non pour se réjouir. Cette thèse réaffirme la nécessité de la conflictualité.

Dissuasion par l’IA

L’ère de dissuasion atomique prend fin. C’est la thèse géopolitique centrale du projet et aussi une des plus commercialement intéressées. Palantir se positionne comme l’infrastructure fondamentale d’un nouvel ordre stratégique en remplaçant la dissuasion atomique par la dissuasion par l’IA.

États Unis loin d’être parfaits

Selon ce texte les États Unis sont loin d’être parfaits, mais aucun autre pays n’a fait plus avancer les valeurs progressistes.

Longue période de paix

La puissance américaine a rendu possible une paix extraordinairement longue sans conflit militaire entre grandes puissances. Cet argument oublie que cette paix entre grandes puissances s’est accompagnée de nombreuses guerres régionales dont le coût humain se chiffre en millions. Il sert à transformer l’hégémonie américaine en bien public mondial.  Il induit la menace d’une confrontation avec la Chine.

Le pacifisme d’après-guerre

La neutralisation d’après-guerre de l’Allemagne et du Japon doit être défaite. L’Europe en paie aujourd’hui le prix. Si le pacifisme japonais est maintenu cela menacera de déplacer l’équilibre des puissances en Asie. Palantir a un intérêt direct à cette position. Elle a ouvert un bureau à Tokyo et signé en 2004 un partenariat avec la Bundeswehr.

Les entrepreneurs technologiques légitimes à diriger la société

Nous devrions applaudir les entrepreneurs comme Musk qui tentent de bâtir là où le marché n’a pas su agir. Karp et Thiel partagent avec Musk l’idée que les entrepreneurs technologiques sont une classe dirigeante légitime à diriger la société.

Impuissance de l’État démocratique

La Silicon Valley doit jouer un rôle dans la lutte contre la criminalité violente. La thèse justifie l’usage de Palantir à des fins de sécurité intérieure pour lutter contre l’impuissance de l’État démocratique.

Opinion publique source de l’inefficacité

L’exposition impitoyable des vies privées des personnages publics chasse trop de talents du service gouvernemental.  Cette thèse est une critique de la démocratie libérale où la responsabilité des dirigeants devant l’opinion publique serait une des sources de l’inefficacité de l’État.

Un consensus sans conflictualité

La prudence qui est encouragée dans la vie publique est corrosive. Un consensus sans conflictualité réelle produit des formes vides. Une parole sans aspérité neutralise le social au lieu de le structurer.

Intolérance envers la croyance religieuse

L’intolérance envers la croyance religieuse doit être combattue. Cette intolérance des élites envers la croyance religieuse est peut-être un des signes les plus révélateurs que son projet politique constitue un mouvement intellectuel moins ouvert que certains le prétendent.

Supériorité de la culture blanche européenne

Certaines cultures ont produit des avancées vitales. D’autres demeurent dysfonctionnelles et régressives. Cette thèse défend clairement l’existence d’inégalités essentielles entre les cultures et suggère la supériorité de la culture blanche européenne.

Réintroduire l’unité culturelle

Nous devons résister à la tentation superficielle d’un pluralisme vide et creux. Face au multiculturalisme il faut réintroduire de l’unité culturelle. Karp est plutôt partisan d’un post libéralisme technologique guidé par l’efficacité et la puissance inséparable de la perspective d’une confrontation avec la Chine.

Le sens de ce manifeste

Alex Karp ne propose ni rupture frontale, ni sortie du cadre institutionnel américain. Il reste dans le cadre républicain contrairement à certains penseurs américains de la tech. Mais il se propose de reconfigurer en profondeur la relation entre puissance publique et capacité militaire aux États-Unis. L’inefficacité de l’État est attribuée à la démocratie libérale et sa mauvaise conception de la souveraineté. La dimension idéologique de ses propositions est clairement apparentée à l’idéologie de la droite la plus réactionnaire. Sécurité, refus du multiculturalisme, supériorité de la culture blanche européenne, inefficacité de l’État,  rejet du consensus mou, inévitabilité du conflit, mise en cause de la démocratie sont ses principaux arguments après la primauté de la technologie pour s’assurer la domination du monde.

Dans ce document Alex Karp exprime sa convergence, ce qui n’a rien d’étonnant, avec la thèse de son associé Peter Thiel, chef de file du courant « néoréactionnaire et libertarien ». Selon ce dernier, la liberté est incompatible avec la démocratie. L’idéologie de la concurrence et de la compétition mène à la léthargie. La réussite entrepreneuriale tient à la capacité à construire un monopole et donc à sortir de la compétition. L’occident, pour échapper à sa décadence doit créer de véritables zones propices au capitalisme et à la liberté. C’est l’innovation technologique qui permettra de construire le futur.

Karp présente ses positions techno-politiques comme un diagnostic civilisationnel alors qu’elles manifestent un intérêt avant tout commercial. Il s’agit de faire adopter, par ceux qui veulent rester souverains, un cadre d’analyse dont Palantir occupe la case gagnante. Son ambition entrepreneuriale est inséparable de sa position idéologique.

En transparence de ce manifeste, on perçoit que la véritable justification de l’accélération technologique est l’inévitable confrontation avec la Chine.

Les réactions suscitées par ce manifeste

L’encyclique Magnifica Humanitas du Pape Léon XIV dénonce la concentration du pouvoir entre les mains d’acteurs privés transnationaux qui redéfinissent les conditions d’accès à la vie publique.

La France rompt avec Palantir au profit d’une société française car elle ne peut accepter de nouvelles dépendances stratégiques dans le numérique.

En Allemagne le renseignement intérieur a écarté Palantir au profit de la même société française en jugeant inconcevable d’accorder à des employés d’une entreprise privée américaine un accès aux bases de données nationales.

Au Royaume Uni une commission parlementaire a qualifié de « point faible inacceptable » le rôle de Palantir dans le service national de santé. Le maire de Londres a bloqué un contrat de Palantir avec la police.

Aux États-Unis commence à se développer un populisme anti IA dont la mutation d’ « America first » en « Human First », par Steve Banon, est le document fondateur.

Ces critiques ont amené Alex Karp à réagir en publiant sa contre-offensive.

La réponse d’Alex Karp

Sa réponse a une visée à la fois politique et commerciale. Elle est consacrée à l’importance de la souveraineté en matière d’IA. En décrétant que « politiser les questions techniques de la souveraineté est ce que veut l’adversaire », le texte requalifie en « fausse souveraineté » les décisions française, allemande et britannique. Son argumentation s’appuie sur la qualité du modèle de Palantir qui est sûr et précis, qui contrôle les données et garantit l’auditabilité. Ses clients dans la défense, les programmes classifiés et les industries régulées, peuvent en attester. En clair la véritable souveraineté, selon Alex Karp, ne consisterait pas à choisir son fournisseur mais à choisir Palantir qui est la seule certitude de garantir son indépendance technologique face à la Chine.

Sources bibliographiques :

« Le manifeste de Palantir pour la domination » de Arnaud Miranda et Gilles Gressani – 20 avril 2026 – Revue en ligne Le Grand Continent.

« Palantir et l’illusion de la souveraineté » – 3 juillet 2026 – Revue en ligne Le Grand Continent.

« Les Lumières sombres » de Arnaud Miranda – 2026 – Bibliothèque de géopolitique – Gallimard

« Nos nouveaux maîtres » de Raphaëlle Bacqué, Damien Leloup, Alexandre Piquard – 2026 – Albin Michel


























Auteur/autrice : Maurice

Retraité, diplômé en sciences économiques, j'ai été enseignant, chercheur en sciences sociales, syndicaliste, mutualiste militant, chef d'entreprise d’économie sociale. Depuis mes études je suis intéressé par l'épistémologie en sciences sociales et la pluridisciplinarité. J'ai créé ce blog pour m'exprimer et échanger avec ceux qui le souhaitent.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.