Pour l’Ukraine

L’association « Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre ! » lance un appel aux citoyens pour que soit augmentée la production et la livraison d’armes françaises à l’Ukraine. Je reprends ici l’intégralité de cet appel.

Appel à nos concitoyens

La nation ukrainienne est en danger ! Nous devons lui fournir de toute urgence les armes et les munitions dont elle a besoin pour reconquérir l’intégralité de son territoire. Seule sa victoire, en rejetant la Russie hors d’Ukraine, assurera la paix, en accord avec le droit international. Un cessez-le- feu consacrant la mainmise de la Russie sur le Donbass, la Crimée et leur population en échange d’illusoires garanties de sécurité est un leurre. La Russie, une fois ses arsenaux regarnis, serait en mesure de reprendre son offensive contre les démocraties européennes. Les risques vont de la guerre hybride, que la Russie pratique déjà (cyberattaques, désinformation, intrusion dans les processus électoraux), à l’engagement dans un conflit de haute intensité.

Depuis deux ans l’Ukraine fait face à une guerre d’agression menée par Vladimir Poutine, dont les troupes pratiquent à grande échelle les bombardements délibérés de civils, les viols, les tortures et les déportations d’enfants. Depuis deux ans, à la surprise du monde entier, l’Ukraine démocratique et son armée ont réussi à repousser l’envahisseur et à libérer de nombreuses localités, malgré une infériorité en hommes et en matériel. Mais la Russie, appuyée par les livraisons d’armes des dictatures d’Iran et de Corée du Nord, peut aussi compter sur le soutien de la Chine.
La stratégie européenne a reposé d’abord sur les sanctions économiques qui devaient amener Poutine à la raison. Elles ont limité la capacité de la Russie à produire des armes, mais n’ont pas eu tous les effets escomptés : il faut les renforcer. Quant à l’aide militaire fournie à l’Ukraine par ses alliés, elle a été trop hésitante et modeste pour exploiter les victoires de l’été 2022, trop tardive et limitée pour percer les défenses russes l’été dernier. Elle commence même à faire défaut : bloquée aux États- Unis, elle l’est aussi en Europe par le veto hongrois et l’hésitation de certains gouvernements européens. 

Sur le front, dans les régions occupées comme pour l’ensemble des villes et territoires ukrainiens bombardés quotidiennement, la situation est grave. L’Europe doit impérativement tourner son industrie de défense en priorité vers l’Ukraine. Et notre pays peut jouer un rôle moteur, car nous sommes la principale puissance militaire du continent, notre base industrielle et technologique de défense comptant plus de 4000 entreprises.

La mise en œuvre d’un dispositif de solidarité économique et industrielle avec l’Ukraine permettrait d’agir rapidement dans cinq directions :
– augmenter la cession, la fabrication et les livraisons d’armes et de munitions ;
– donner des garanties aux industriels de l’armement ;
– se doter, avec nos partenaires européens, d’un organisme de contrôle pour assurer un embargo strict sur l’exportation des technologies duales ;
– encourager la mutualisation des outils de production, civils et militaires, au service de la défense ;
– mobiliser de nouvelles ressources financières en faveur de l’aide à l’Ukraine.

L’engagement de la France aux côtés de l’Ukraine est indéniable, mais il nous faut trouver les moyens d’augmenter considérablement la production et la livraison d’armes françaises qui ont fait leurs preuves. Notre président a promis 78 canons Caesar et 40 missiles Air-Sol Scalp-EG : il nous faudra assurer intégralement le financement des premiers et céder ou fabriquer davantage de SCALP. Nous disposons aussi de Mirage 2000D, de batteries de défense anti aérienne SAMP/T et Crotale, de missiles Sol-Air Mistral et de missiles antinavires Exocet en nombre, de radars Ground Master 200 et de véhicules du génie, dont les robots de déminage SDZ.


En matière de production, trois priorités apparaissent : la fabrication d’obus de 155 mm, qui n’est pas à la hauteur du programme européen ; la livraison de drones de divers types ; la fourniture d’équipements de guerre électronique. Ajoutons que ces investissements bénéficieront à long terme à l’amélioration des capacités défensives de la France, face aux risques accrus de conflit de haute intensité. Encore faudrait-il que les entreprises françaises puissent obtenir une garantie de 5 à 10 ans sur le volume de leurs commandes, selon leurs investissements. L’Ukraine n’est pas un client étranger comme les autres : elle est prioritaire parce que sa défense contribue à celle de notre pays.


L’effort budgétaire de la France pour l’Ukraine (environ 2 Md € prévus sur 2024-25) devrait être au moins doublé, afin de rétablir la parité avec l’Allemagne, en proportion du PIB. Cette augmentation tient compte:
– des commandes pour l’armée française (en plus de celles prévues par la loi de programmation militaire 2024-2030), en compensation des cessions d’armements sur ses stocks, soit 1 Md € ;
– de l’augmentation du fonds de soutien à l’Ukraine, qu’il faudrait porter à 800 M € en 2024 (au lieu des 200 M € budgétés) et à 1 Md € en 2025 (au lieu de 200 M € si le budget était reconduit à l’identique) ;


Plusieurs sources, bancaires ou fiscales, pourraient être exploitées pour couvrir les dépenses d’armement, comme l’a indiqué le récent Rapport d’information sur l’économie de guerre de la commission des finances de l’Assemblée nationale. Une autre piste, plus mobilisatrice, serait de faire
appel à l’épargne des Français. Afin d’éviter une hausse de l’endettement public extérieur, pourraient
être lancé un emprunt national et créé un « Livret d’aide à l’Ukraine » (sur le mode du Livret de développement durable). Cela permettrait à nos concitoyens de s’impliquer dans le soutien à la démocratie ukrainienne.


La paix passe par le retrait complet de l’armée russe hors du territoire ukrainien. Aussi les moyens, qui ont manqué à l’Ukraine depuis deux ans, ne doivent plus lui faire défaut. Et la France peut être la première au sein de l’Europe à donner l’exemple d’un engagement décisif. L’association Pour
l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !
et les signataires en appellent à la mobilisation de tous.

Vous pouvez signer cet appel en vous rendant sur le site de l’association en cliquant sur le lien

https://www.pourlukraine.com/je-signe-armement-francais-ukraine.

Vous y trouverez nombre d’informations pour aider concrètement la lutte des ukrainiens pour leur libération et la nôtre.

Ce qui manque à l’Ukraine résistante, ce n’est pas le courage, mais les armes dont elle a besoin pour résister et vaincre. Aujourd’hui, aider l’Ukraine, c’est armer l’Ukraine.

Mobilisation Nationale

L’association organise une mobilisation nationale lors de l’anniversaire de l’invasion russe en Ukraine, le 24 février à Paris Place de la République à 14heures. Il n’a jamais été aussi important d’agir autour de la cause ukrainienne et de l’attaque russe sur nos démocraties

Le 24 février 2024, Place la République à Paris, à 14 heures

Ensemble pour la victoire d’une Ukraine libre et démocratique

Faut-il privilégier l’état de droit ou le suffrage populaire ?

Le populisme se développe et prend de plus en plus de place dans le débat public notamment dans nos démocraties occidentales avancées. Il fait planer sur nos sociétés une instabilité politique qui se rajoute à la dégradation de l’ordre du monde. Cela ne peut qu’augmenter l’anxiété que chacun peut éprouver face à l’avenir.

Une « atmosphère » de populisme

Les populistes accusent les élites de dévoyer la démocratie, de dessaisir le peuple de sa souveraineté en abusant de leurs fonctions et d’être tellement éloignés de ses intérêts qu’ils n’ont aucune légitimité à le représenter. Ils s’inscrivent dans la perspective d’une régénération démocratique. Ils instruisent le procès des démocraties libérales-représentatives accusées d’avoir le culte de l’individu et des minorités au détriment de la souveraineté du peuple. Ils privilégient la démocratie directe en appelant à multiplier les référendums d’initiative populaire, dénoncent le caractère non démocratique des autorités non élues et des cours constitutionnelles, et exalte une conception immédiate et spontanée de l’expression populaire. Ils vont jusqu’à remettre en cause l’état de droit.

Citons deux exemples qui illustrent cette situation : les élections présidentielles aux États-Unis d’Amérique et la validation de la loi immigration par le conseil constitutionnel en France.

Les élections présidentielles américaines

Lors des élections présidentielles de 2020, Donald Trump et le Parti Républicain accuse le Parti démocrate d’irrégularités et donc de leur voler la victoire. Cela se termine, si l’on peut dire, par une insurrection cherchant à empêcher le congrès américain de valider les résultats. Pour les élections de 2024, Donald Trump, quadruple inculpé, est à nouveau candidat à la présidence des États-Unis. Il est potentiellement passible d’une peine de prison.

La cour suprême du Colorado l’a déclaré inéligible en vertu du 14ème amendement de la constitution. Cet amendement prohibe la candidature à une fonction officielle de toute personne qui a été engagée dans une insurrection. Une position semblable a été prise dans le Maine. Craignant la multiplication de ces décisions, Donald Trump demande à la Cour suprême des USA de casser le jugement du Colorado.

Que va faire la Cour Suprême ? Elle se prononcera début février.

Les juges vont jouer un rôle important pour ne pas dire capital dans cette élection, qu’ils condamnent ou non l’ancien président. Le judiciaire va peser sur le politique ce qui pose une question de fond. Dans une démocratie, est-ce aux juges ou aux électeurs de décider de l’élection ? Laissons de côté les aspects techniques de ce conflit juridico-politique pour ne retenir que la question de fond qui rejoint celle posée par les populistes. Si l’ancien président est empêché de candidater ce sera haro sur le « gouvernement des juges » et certains prédisent de violents incidents et peut-être plus.

En France

Au cours de l’année 2023, la majorité présidentielle relative a adopté au forceps, deux réformes majeures, retraite et immigration, sans débats dignes de ce nom au parlement et même sans vote pour la réforme des retraites. Pour la loi immigration le gouvernement a obtenu, au-delà de son groupe parlementaire, l’appui de la droite et de l’extrême droite et a concédé des dispositions qui pourraient être refusées par le Conseil constitutionnel pour non-conformité avec la constitution. Les principaux dirigeants de l’exécutif, le président de la république, la première ministre et le ministre de l’intérieur ont tous reconnu que le texte comportait des dispositions contraires à la Constitution.

Le président du Conseil constitutionnel a rappelé au gouvernement que cette instance n’était ni une chambre d’échos des tendances de l’opinion, ni une chambre d’appel des choix du Parlement, mais le juge de la constitutionnalité des lois. La tâche du Conseil est, quel que soit le texte dont il est saisi, de se prononcer en droit. Il a cité un de ses prédécesseurs, Robert Badinter, qui avait dit : « Une loi inconstitutionnelle est nécessairement mauvaise, mais une loi mauvaise n’est pas nécessairement inconstitutionnelle. »

Sollicité le Conseil constitutionnel se prononcera le 25 janvier sur la constitutionnalité des dispositions de la loi immigration. Là aussi nous courrons le risque que la censure du Conseil déclenche le haro sur le « gouvernement des juges ».

Quelle souveraineté ?

La plupart des États démocratiques modernes disposent d’une constitution qui détermine les droits fondamentaux, organise les pouvoirs publics, définit leur rôle et leurs relations. Tous ne disposent pas obligatoirement d’une cour constitutionnelle qui est chargée de vérifier la constitutionnalité des lois et de régler les contentieux électoraux et référendaire. Les États Unis et la France disposent d’une telle cour.

Dans un État démocratique avancé, nous pouvons toujours modifier l’état du droit, mais il faut toujours veiller à respecter l’état de droit qui se définit par un ensemble de principes cardinaux comme la séparation des pouvoirs, le principe de l’égalité et l’indépendance des juges.

Le président du Conseil constitutionnel a lancé un avertissement à ceux qui dénoncent « le gouvernement des juges » et qui plaident pour le recours systématique au référendum pour se libérer de l’état de droit pour accomplir la volonté générale. Il a affirmé la détermination des juges constitutionnels « à veiller à ce que ne connaisse aucune éclipse le respect de la constitution et de l’état de droit. »

L’état de droit est un concept qui suppose la prééminence du droit sur le pouvoir politique et le respect de la loi par les gouvernants et les gouvernés. Tous, les individus comme la puissance publique, sont soumis à un même droit fondé sur le respect de la hiérarchie des normes. L’État doit se soumettre aux droits fondamentaux. Les juristes français se réfèrent à la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 comme un pôle essentiel du contenu de l’état de droit.

Une société dans laquelle il n’y a ni séparation des pouvoirs, ni garantie des droits, ni respect de l’autorité des décisions de justice, de l’égalité de traitement et des libertés publiques, ne peut pas prétendre être une démocratie. Dans une démocratie avancée le suffrage populaire s’exprime dans le respect de l’état de droit.

EGALITE

Article rédigé avec le concours de Nicolas et Nikola

L’idée d’égalité n’est pas une affaire nouvelle. En effet, je voudrais citer Paul Hazard, (1878-1944) historien français qui, dans son livre « La crise de la conscience européenne » (1935) écrit : » « Quel ­contraste ! quel brusque passage ! la hiérarchie, la discipline, l’ordre que l’autorité se charge d’assurer, les ­dogmes qui règlent fermement la vie : voilà ce qu’aimaient les hommes du dix-septième siècle. Les contraintes, l’autorité, les dogmes, voilà ce que détestent les hommes du dix-huitième siècle, leurs successeurs immédiats

Les premiers croient au droit divin, les autres au droit naturel. Les premiers vivent à l’aise dans une société où règne l’inégalité, les seconds ne rêvent que d’égalité.

L’égalité, qu’elle soit politique, économique, sociale ou de genre, fut un leitmotiv de la rupture intellectuelle des philosophes du siècle des Lumières.

J’aborderai ce thème de l’Égalité d’abord sous l’angle de la philosophie, puis son lien avec la Révolution française, comment la constitution de la République Française en traite, les réalités économiques en France et dans le monde pour enfin conclure en démocrate humaniste.

Sous l’angle philosophique

Selon E. Kant, la dignité humaine est intrinsèque, ontologique (par nature) et irréductible pour chaque Être humain. En cela, Kant, nous enseigne l’égalité dans ce qu’elle a de plus pure ! La dignité humaine serait en conséquence, le fruit d’une seule et unique chose : la loi morale qui anime l’âme humaine.

Complémentairement à E. Kant, la conception philosophique de la dignité humaine est également charpentée par Hegel.  Si Kant est le symbole de l’égalité, Hegel est celui de la reconnaissance individuelle et de la singularité de chaque Être humain. Sans la reconnaissance d’autrui, nous ne serions pas pleinement des Êtres humains accomplis dans notre dignité. Sans prise en compte de notre singularité, nous ne serions qu’un numéro parmi tant d’autres. La dignité humaine se révèle non seulement de manière ontologique et inaltérable, mais aussi comme un combat constant afin de comprendre et de reconnaître l’Autre dans ce qu’il a de singulier.

Montesquieu, dans « De l’esprit des lois », établit une relation essentielle entre république, démocratie et égalité : « L’amour de la république, dans une démocratie, est celui de la démocratie ; l’amour de la démocratie est celui de l’égalité ».

Rousseau, dans « Du contrat social », fait du concept d’égalité le moteur de sa théorie. La liberté est la finalité de l’association politique et l’égalité en est la cheville ouvrière.

La Révolution française

A la révolution française s’est établi à la suite de la monarchie un régime politique qui est baptisé « république ». En conséquence de l’abolition de la royauté et des privilèges, la première république française est proclamée. La République française est la fille de la révolution. L’Assemblée Nationale proclame la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

L’égalité est donc intrinsèque à la République dont la devise est « Liberté, Égalité, Fraternité ».

Les principes d’émancipation, de liberté, d’égalité et de fraternité, énoncés en 1789, consolidés par la République en 1792 valaient pour tous les hommes, pour tous les pays.

Condorcet explique : « Il ne peut y avoir ni vraie liberté, ni justice dans une société si l’égalité n’est pas réelle » ? Il soutient la lutte des Juifs, des protestants et des Noirs pour leur émancipation ». L’égalité politique de l’homme et de la femme est affirmée notamment dans un article qui fit scandale intitulé : « Sur l’admission des femmes au Droit de cité ».

Olympe De Gouges, rédactrice en 1791 de la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » a laissé de nombreux écrits en faveur des droits civils et politiques des femmes et de l’abolition de l’esclavage des noirs. A ce jour, malgré des avancées, nous sommes encore loin de réaliser l’égalité femme homme et de faire disparaître toute discrimination dont sont victimes les femmes.

La Révolution puis les différentes républiques françaises tentèrent sans toujours y parvenir d’instaurer l’égalité de tous les citoyens. Les discriminations de toutes sortes, de genre, de religion, d’origine, sont encore bien trop nombreuses. Le racisme, même s’il est officiellement condamné, est encore présent dans bien des comportements.

Égalité et la constitution de la Vème République

En France la constitution de 1958 est le texte fondateur de la Ve République. Adoptée par référendum le 28 septembre 1958, elle organise les pouvoirs publics, définit leur rôle et leurs relations. Elle est le quinzième texte fondamental de la France depuis la Révolution Française.

Norme suprême du système juridique français, elle a été modifiée à vingt-quatre reprises depuis sa publication par le pouvoir constituant, soit par le Parlement réuni en Congrès, soit directement par le peuple à travers l’expression du référendum. Son Préambule renvoie directement et explicitement à trois autres textes fondamentaux : la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, le préambule de la constitution de 1946, la charte de l’environnement de 2004.

La constitution de 1958, dans sa forme actuellement en vigueur, précise en son article 1 :

« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales. »

Les hommes et les femmes, naissent égaux en droit mais que ce passe-t-il après la naissance ? La République nourrit ses enfants et les instruit. L’histoire nous prouve que l’égalité des droits n’empêche pas les inégalités. Même si tous les gouvernants affirment orienter l’action de la puissance publique dans le sens d’une plus grande égalité entre les citoyens, nous voyons bien, notamment ces dernières années, que les inégalités s’accroissent. Les privilèges de la naissance ont été abolis sans complètement disparaitre et ont été remplacé par les privilèges de la richesse économique qui se répercute sur le plan culturel, social et régional. Même l’école qui a été un formidable instrument d’éducation et d’émancipation reste encore trop un facteur de reproduction sociale et un révélateur de la persistance des inégalités femmes hommes.

Les réalités économiques

En France, l’Observatoire des inégalités rapporte pour 2021 que les 10 % du haut de l’échelle des revenus touchent en moyenne 7,1 fois ce que touchent les 10 % du bas, après impôts et prestations sociales. Si l’on mesure l’écart de salaire total, tous temps de travail confondus, les femmes touchent 28,5 % de moins que les hommes. À eux seuls, les 10 % les plus fortunés possèdent 46,4 % de l’ensemble du patrimoine des ménages. Le patrimoine médian des ouvriers non qualifiés (la moitié possède moins, l’autre moitié plus) est de 12 300 euros, endettement déduit. Le ministère de l’Éducation nationale indique qu’à l’université, les enfants de cadres supérieurs sont beaucoup plus nombreux que les enfants d’ouvriers.

Ces constatations ne sont pas limitées à la France, elles peuvent se constater partout dans le monde. Le « Rapport sur les inégalités mondiales 2022 » de la « World Inequality Database », publié en décembre 2021, montre que l’hyper concentration patrimoniale, qui s’est encore aggravée pendant la crise du Covid-19, concerne l’ensemble des régions de la planète. Au niveau mondial, les 50 % les plus pauvres détiennent en 2020 à peine 2 % du total des propriétés privées (actifs immobiliers, professionnels et financiers, nets de dettes), alors que les 10 % les plus riches possèdent 76 % du total.

Les excès de la mondialisation financière expliquent en partie le creusement des écarts de revenus et de patrimoine ces dernières décennies. En moyenne les 10% des adultes les plus riches de la planète captent 52% des revenus mondiaux, lorsque 50% des plus pauvres s’en partagent 8,5%. Les disparités de richesse se traduisent aussi en inégalités en termes d’empreinte écologique. Les émissions de carbone des 1 % les plus riches de la planète dépassent celles des 50 % les plus pauvres.

De nombreux discours conservateurs tentent de donner des fondements naturels et objectifs aux inégalités et expliquent que les disparités sociales en place sont dans l’intérêt de la société dans son ensemble. Selon eux les inégalités sont nécessaires pour accroitre la productivité et la croissance. Après une période d’après-guerre où les inégalités ont régressé, les politiques néolibérales sont devenues culturellement dominantes et ont bouleversé le panorama des inégalités. La promesse néolibérale de dynamisation de la croissance par la baisse de la fiscalité des plus riches n’a pas marché. La théorie du ruissellement n’a pas généré la prospérité pour tous. Le recul des politiques de redistribution par la fiscalité a eu pour conséquence d’augmenter les écarts de revenus et de patrimoine au bénéfice des plus riches par rapport aux catégories sociales moyennes sans pour autant sortir du marasme les catégories les plus défavorisées.

Pour conclure

Pierre Leroux (1797 – 1871), philosophe et homme politique français, souvent cité par un de mes amis, a écrit : « Toujours est-il que nous sommes fondés à dire que l’Égalité est en germe dans la nature des choses, qu’elle a précédé l’inégalité, et qu’elle la détrônera et la remplacera. C’est ainsi que, de cette double contemplation de l’origine et de la fin de la société, l’esprit humain domine la société actuelle, et lui impose pour règle et pour idéal l’Égalité. Si donc, encore une fois, je crois à la Liberté, c’est parce que je crois à l’Égalité ; si je conçois une société politique où les hommes seraient libres et vivraient entre eux fraternellement, c’est parce que je conçois une société où régnerait le dogme de l’Égalité humaine. En effet, si les hommes ne sont pas égaux, comment voulez-vous les proclamer tous libres ; et, s’ils ne sont ni égaux ni libres, comment voulez-vous qu’ils s’aiment d’un fraternel amour ». Comment ne pas faire nôtre cette pensée !

L’objectif premier de toute société démocratique est d’améliorer le sort de tous. Le bien-être de tous au niveau national comme au niveau international doit être le guide de toute action individuelle et collective.

Les humanistes universalistes ont pour but l’amélioration de l’humanité et pour devoir d’étendre l’égalité et le bien-être à tous les membres de l’humanité. Ils doivent construire de nouvelles Lumières contre le retour des ténèbres. Telle est l’alternative de la société qui s’annonce. Les héritiers des Lumières, militants de la liberté, dotés de raison, n’ont qu’une voie. Et sur ce chemin, l’égalité est leur boussole.

La démocratie en danger

La France est une démocratie, les dirigeants sont élus et il existe des contre-pouvoirs. Mais son histoire montre qu’elle s’est structurée autour d’un pouvoir fort. Le régime de la cinquième république s’inscrit dans ce mouvement. L’actualité nationale et le contexte international incite à réfléchir sur les menaces qui pèsent sur la République.

Une démocratie libérale autoritaire

Selon Pascal Ory de l’académie française (« Ce cher et vieux pays » tract Gallimard, 2023), le destin politique français peut s’éclairer à partir de l’histoire, la centralité et l’unité. Le pays s’est structuré autour d’un pouvoir monarchique fort, un État sophistiqué et le choix du catholicisme préféré à la Réforme. La Révolution française puis l’Empire napoléonien seront l’œuvre d’esprits unitaires. Ensuite la IIIème République fabrique des générations inspirées par la philosophie des Lumières. La culture politique dominante de la nation française sera celle de la laïcité conduisant à la construction en parallèle de deux cultures en miroir, celle des catholiques et celle des laïques. Son unité tiendra dans l’agencement de ses divisions sur le mode de la bipolarité.

Tous les pays frontaliers de la France sont aujourd’hui régis par un régime parlementaire qui est consécutif à l’échec de violentes expériences autoritaires. Le destin politique français est contre-cyclique. La Vème République instaure un régime populaire sur fondement plébiscitaire, synonyme d’autorité. Depuis 1958 les institutions tablent sur le maintien d’un exécutif fort avec des lois électorales qui empêchent mécaniquement toute coalition entre les deux ailes modérées du paysage politique. La France est la seule démocratie libérale qui dote d’aussi larges pouvoirs un chef de l’État élu au suffrage universel. Depuis soixante-cinq ans la France est à contre-courant de la tendance générale de son époque. Depuis trois-quarts de siècle l’hyper-présidentialisation produit une série continue d’aventures personnelles où les logiques partisanes sont secondes. Cette analyse conduit à qualifier la France de démocratie libérale autoritaire.

 L’actualité confirme le destin politique français

Le chef de l’État en exercice a promu la figure « jupitérienne » de la fonction présidentielle. Le gouvernement qu’il a nommé n’a jamais été aussi éloigné de donner la preuve « qu’il détermine et conduit la politique de la nation » tel que prévu par l’article 20 de la constitution.

Le président de la République et son gouvernement estiment que le taux trop élevé des prélèvements obligatoires est un handicap pour l’économie française. Un axe de sa politique est de baisser les impôts. A cette fin il est nécessaire de diminuer les dépenses publiques et en particulier les dépenses sociales. Il œuvre pour affaiblir le rôle des partenaires sociaux et réduire le pouvoir des salariés qu’il sait être favorables à une politique de redistribution. Il développe une politique libérale favorable aux premiers de cordée avec la conviction que cela finira par profiter au plus grand nombre. Cette politique nourrit les inégalités, met l’État au service des riches et des entreprises et alimente le populisme nationaliste (voir l’éditorial de Christian Chavagneux dans le n°442 d’Alternatives Économiques daté de janvier 2024).

L’état de droit piétiné

Paul Cassia, professeur de droit public à l’université de Paris-I Panthéon-Sorbonne, dans un article publié dans le journal « Le Monde » daté du 23 décembre 2023, estime que « l’exécutif piétine consciemment un état de droit qu’il est plus que jamais nécessaire de défendre. » L’adoption au forceps de deux réformes majeures au parlement, retraites et immigration, sans débats dignes de ce nom entre les représentants de la souveraineté nationale et même sans vote pour la modification du système des retraites. Les modalités de leur adoption illustrent de manière caricaturale le primat autoritaire de l’exécutif, en réalité du seul président de la République, sur les autres pouvoirs constitutionnels, le Parlement et la Justice. « Lorsque le Conseil constitutionnel censurera certaines dispositions de la loi sur l’immigration, ce sera le haro sur le « gouvernement des juges ». C’est ainsi que le populisme s’autoalimente. »

La remise en cause des principes fondamentaux de la République

Parallèlement à ce qui se passe au sommet de l’État, l’époque est de plus en plus marquée par la remise en cause des principes fondamentaux de la République résumés dans le triptyque républicain, Liberté, Égalité, Fraternité, auquel nous pouvons joindre la laïcité qui en est un complément indispensable. Des professeurs de nos écoles, Samuel Paty et Dominique Bernard, ont été assassinés parce qu’ils consacraient leur vie à instruire nos enfants et à leur transmettre les valeurs de notre République pour en faire des citoyens responsables, instruits et libres de leurs choix philosophique, politique et social. C’est à cette tâche que veulent s’opposer les tenants de l’obscurantisme qui privilégient la croyance à la raison. Ils manifestent ainsi leur volonté de détruire les fondements mêmes de notre République.

Les actes antisémites et anti musulmans se multiplient. Les comportements racistes deviennent quotidiens dans le pays. La guerre est aux portes de l’Europe qui pensait en avoir fini avec ce type de conflit sur son territoire. « Plus jamais ça » avait-on dit ! Les massacres de civils en Israël et la riposte de l’État Hébreu à Gaza créent de nouvelles tensions en France où certains voudraient y importer les violences consécutives à ces affrontements.

Résister pour défendre la République

Tous ces évènements dramatiques ne peuvent qu’inciter les républicains et les démocrates à la résistance.  

Résister en contribuant à endiguer les phénomènes d’intolérance, de discrimination, de xénophobie, d’antisémitisme et de racisme,

Résister en manifestant l’attachement à l’humanisme c’est-à-dire à l’unité du genre humain et à l’égalité des droits,

Résister en combattant l’ignorance et le fanatisme,

Résister aux périls identitaires par la promotion de l’universalisme dans le respect de la diversité et le refus de tout communautarisme.

Résister à la dérive autoritaire au sommet de l’État qui ouvre la voie au national-populisme.

En un mot résister pour défendre la République indivisible, laïque, démocratique et sociale prévue par notre constitution qui assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de couleur de peau, de religion, de culture, de fortune ou de sexe.

Le fanatisme religieux mène au chaos

Le proche orient s’enflamme

Si l’on est attaché à l’humanisme et à l’universalisme comment ne pas condamner sans réserve les attentats criminels et barbares perpétrés par les miliciens du Hamas. Pour les mêmes raisons il est impossible d’être insensible au sort des civils dans la bande de Gaza suite à l’offensive de l’armée israélienne. Les bombardements ne font pas la distinction entre les innocents et les coupables des massacres. La prise d’otages est une violation grave des conventions de Genève, de même que le fait d’empêcher que l’aide humanitaire puisse parvenir sans entrave aux victimes civiles.

Ce conflit au Proche Orient ne cesse de rebondir depuis près de cent ans sans qu’aucune solution n’y soit apportée. L’objet de cet article n’est pas d’en faire une analyse complète. C’est une situation où s’entrecroisent divers facteurs qui la rendent d’une grande complexité. C’est ce qui permet à tous les partisans, de part et d’autre, de multiplier les jugements et les solutions inapplicables du genre que les juifs retournent d’où ils viennent, ou que les palestiniens s’intègrent dans les pays arabes voisins.

Les initiatives diplomatiques visant à la libération de tous les otages et une désescalade rapide des combats et protectrice des vies humaines doivent être encouragées.  L’arrêt des combats ne suffira pas à amener une paix juste et durable dans cette région. Ce conflit ne se règlera pas par la guerre. Tant que chacune des parties sera principalement dirigée par des fanatiques religieux qu’ils soient islamiques ou messianiques, la guerre sera éternelle.

Quand un conflit est de nature territoriale ou politique les opposants finissent par trouver un compromis pour mettre fin à une situation instable et incertaine pour les parties. Même si c’est difficile, le dialogue et le respect de l’autre peuvent permettre de mettre fin de manière durable aux hostilités. Mais un conflit de nature religieuse, où le fanatisme domine la raison, où chacune des parties nie les droits et même l’existence de l’autre, ne peut trouver une fin que dans la disparition de l’autre ou au moins sa totale et définitive soumission.

Les parties au conflit

Le Hamas est une organisation islamiste palestinienne, branche des Frères musulmans. Ses objectifs sont la création d’un État théocratique Islamique sur les territoires de l’ancienne Palestine mandataire, la lutte contre les impérialismes sioniste et occidental, l’annihilation de l’État d’Israël et le refus de toute négociation. Il mènera le Jihad contre Israël jusqu’à sa destruction et affiche son antisémitisme. Plusieurs dirigeants du Hamas n’hésitent pas à déclarer sur les chaînes de télévision leur volonté de tuer tous les juifs en Palestine jusqu’au dernier.

Ce qu’on appelle les Accords d’Oslo en 1991 sont le résultat de négociations qui ont posé les premiers jalons d’une résolution du conflit israélo-palestinien. Les objectifs des deux parties étaient d’établir une autorité palestinienne intérimaire autonome pour la Cisjordanie et la bande de Gaza pour une période n’excédant pas cinq ans en vue d’un règlement permanent fondé sur les résolutions de l’ONU. L’accord intérimaire est signé à Washington le 28 septembre 1995 prévoit les premières élections palestiniennes et le découpage des territoires palestiniens. Cet accord, signé par Yitzhac Rabin et Yasser Arafat, met en place l’Autorité Palestinienne au sein de laquelle l’OLP (organisation de libération de la Palestine) est majoritaire. Cette tentative de processus de paix sera mise en difficulté à la suite du durcissement des positions de part et d’autre sur le statut de Jérusalem, le problème du retour des réfugiés palestiniens et la lutte contre le terrorisme. Après l’assassinat d’Yitzhac Rabin, premier ministre israélien, en 1995 par un étudiant israélien d’extrême droite et la multiplication des attentats menés par le Hamas et le Jihad Islamique, entre 1996 et 1999, le processus d’Oslo ne pourra plus être relancé.

Le premier ministre, Benyamin Netanyahou, principal dirigeant israélien depuis plus de 20 ans, n’a jamais caché son opposition aux accords d’Oslo. Il avait même traité Rabin de traitre. Pour se maintenir au pouvoir ces dernières années, il dirige un gouvernement avec l’appui de l’extrême droite qui pousse à l’implantation d’israéliens en Cisjordanie.  Ce territoire est complètement parsemé de zones occupées par des colons israéliens qui sont de plus en plus agressifs vis à vis des palestiniens et auteurs d’expéditions punitives sous la protection de l’armée israélienne. Le gouvernement Israélien a favorisé le Hamas, rival politique de l’OLP et a considérablement affaibli l’Autorité Palestinienne. Le ministre de la défense israélien lors d’une intervention télévisée qualifie la Cisjordanie de « terre de Judée-Samarie, terre qui a été donnée par Dieu au peuple juif. » Ces implantations en Cisjordanie sont inacceptables et sont destinées à favoriser l’annexion de nouvelles terres qui ont été attribuées aux palestiniens dans les accords antérieurs. Au-delà de la guerre de représailles à Gaza par le gouvernement israélien, cette vision messianique de l’État d’Israël n’est pas pour faciliter la coexistence de deux peuples sur une même terre.

La recherche de la Paix

Après les massacres odieux d’israéliens par des miliciens du Hamas le 7 octobre et en réponse, les représailles inévitables de l’armée israélienne dans la bande de Gaza, retrouver le chemin du dialogue va être très difficile, tant pour les palestiniens que pour les israéliens. Les ressentiments, au sein des deux parties, sont exacerbés. Et pourtant si une issue politique n’est pas échafaudée dans le respect des deux parties, après quelques mois ou années d’accalmie la guerre reprendra en un ou plusieurs épisodes jusqu’à l’élimination définitive de l’autre.

Dans le passé les représentants des deux peuples ont pu se réunir pour trouver une solution de paix. Demain il faudra construire les conditions d’une paix juste et durable acceptable pour les deux parties avec des garanties de sécurité dans le temps long.

Ce conflit montre combien le principe de laïcité est fondamental. C’est un principe fondé sur une exigence de raison à savoir l’égalité en droit de tous les êtres humains, la liberté de conscience qui ne peut se réduire à la seule liberté religieuse et le primat du bien commun à tous. Les dogmes et les croyances religieuses ne doivent pas interférer dans l’organisation politique de la société. Il n’y a pas de fatalité à ce que les plus intolérants, les moins enclins au dialogue, les plus fanatiques, imposent leurs options.

Les humanistes universalistes attachés à l’unité du genre humain et à l’égalité des droits doivent affirmer ces principes face aux promoteurs de haine, de violence et d’obscurantisme qui sévissent tant au Proche Orient que dans notre propre pays.

Un nouveau cycle historique en Afrique

Les récents coups d’États en Afrique de l’Ouest et le chaos provoqué par l’expansion du djihadisme ne manque d’interroger tout observateur attentif. La France est présente en Afrique depuis deux siècles. Après la colonisation, l’indépendance et la période postcoloniale, nous voyons la France se défaire difficilement de ses préjugés sur ses anciennes colonies sur le plan politique comme sur le plan culturel, artistique et littéraire. Après l’afro-pessimisme qui a suivi l’euphorie de l’émancipation, une vision afro-optimiste s’amorce au tournant des années 2010. L’espoir du décollage économique projette l’Afrique comme un continent d’avenir fort de son milliard et demi d’habitants.

« Écrire l’Afrique – Monde »

Porté sans doute par ce courant afro-optimiste j’ai été attiré par la publication d’un livre intitulé « Écrire l’Afrique-Monde ». Ce livre est le produit des « Ateliers de la pensée » dirigés par Achille MBEMBE, historien, politologue et enseignant universitaire camerounais, et Felwine SARR, universitaire et écrivain sénégalais. En octobre 2016 une trentaine d’intellectuels et artistes du Continent et de ses diasporas se sont réunis pour réfléchir sur le présent et les devenirs d’une Afrique au cœur des transformations du monde contemporain. Dès l’introduction il est écrit que « l’Europe ne constitue plus le centre du monde même si elle en est toujours un acteur relativement décisif. L’Afrique pour sa part – et le Sud de manière générale-, apparait de plus en plus comme l’un des théâtres privilégiés où risque de se jouer, dans un avenir proche, le devenir de la planète. »

Felwine SARR

Au terme des contributions diverses, la conclusion indique que les réponses à la question de savoir comment penser le monde à partir de l’Afrique sont divergentes, contradictoires voire irréconciliables. Certains estiment que seuls les africains sont en mesure de dire la vérité au sujet de l’Afrique. Ils souhaitent se servir de leur entendement afin d’échapper au gouvernement par les autres. D’autres sont nombreux à appartenir à tant d’univers de sens qu’il leur est impossible de se revendiquer des appartenances claires car ils ont passé l’essentiel de leur vie à traverser le monde, qu’ils soient physiquement partis ou qu’ils soient restés sur leur lieu de naissance. D’où différentes interrogations. Partant des expériences africaines l’insécurité et la terreur vécues par les migrants sont-elles plus emblématiques que d’autres ? Que dire du présent et de l’avenir de l’État dans le monde contemporain, voire de l’ordre mondial dans sa généralité ? Le temps de l’État est-il différent de celui du marché ? Comment, dans le contexte actuel, repenser le problème des rapports entre la force et le droit, la sécurité et la vulnérabilité ?  Les questions africaines renvoient en même temps aux questions planétaires. Il faut passer à un regard post anthropologique sur l’Afrique pour surmonter les discours sur la différence. L’histoire africaine est partie intégrante de l’histoire du monde.

Achille MBEMBE

L’intérêt suscité par le titre du livre ne s’est pas démenti par sa lecture. Alors intrigué par la situation dans le Sahel, quand j’ai vu qu’Achille MBEMBE publiait un article dans les pages « idées » du journal « Le Monde », je n’ai pas manqué de m’y intéresser. Je vais tenter de vous délivrer l’essentiel de cette analyse qui me parait particulièrement intéressante.

L’analyse d’un intellectuel africain

Un nouveau cycle historique

Selon Achille MBEMBE le continent africain est entré dans un nouveau cycle historique. Les prises du pouvoir par les militaires dans plusieurs anciennes colonies françaises sont les derniers soubresauts de la longue agonie du modèle français de la décolonisation incomplète. Même si la France ne décide plus de tout dans ses anciennes possessions coloniales, il serait temps qu’elle se débarrasse des restes désuets du passé. Les africains seraient ainsi placés devant leurs responsabilités et ne disposeraient plus d’aucune échappatoire. La décolonisation serait parachevée. Dans l’évolution en cours la France n’est plus qu’un acteur secondaire. Pas parce qu’elle aurait été évincée par la Russie ou la Chine mais parce que l’Afrique est entrée dans un mouvement inédit et périlleux d’auto recentrage.

Montée en puissance d’un néo souverainisme

Mue par des forces, essentiellement autochtones, le continent fait l’expérience de transformations multiples et simultanées. Enjeux démographiques, socioculturels, économiques et politiques s’entrecroisent. A cela s’ajoute la montée en puissance du néo souverainisme dans un contexte de désarroi idéologique, de désorientation morale et de crise de sens. Ce néo souverainisme est moins une vision politique qu’un fantasme qui est le ferment d’une communauté émotionnelle et imaginaire qui lui donne toute sa force mais aussi sa toxicité. Les néo souverainistes estiment que c’est en boutant hors du continent les vieilles puissances coloniales, à commencer par la France, que l’Afrique parachèvera son émancipation. A la démocratie ils préfèrent le culte des hommes forts d’où leur indulgence à l’égard des coups d’États militaires. Une partie importante de la jeunesse est déboussolée et sans avenir. Elle se réfugie dans la violence et l’action directe. Ce désir de violence se développe à un moment d’extraordinaire atonie intellectuelle parmi les élites politiques et économiques et plus généralement les classes moyennes et professionnelles.

Un régime d’enfermement

La fin du XXème et le début du XXIème siècle ont été marqués par une intensification de la prédation et une course effrénée à la privatisation des ressources du sol et du sous-sol. Toutes sortes d’acteurs en quête de profit, des multinationales aux services privés de sécurité militaire, sont attirés par les nombreuses ressources, militarisent les échanges et s’arriment aux réseaux transnationaux de la finance et du profit. Cette nouvelle phase dans l’histoire de l’accumulation privée sur le continent a eu pour contrepartie la brutalisation et le déclassement de pans entiers de la société, et la mise en place d’un régime d’enfermement plus insidieux qu’à l’époque coloniale. Les victimes de ce déclassement sont condamnées à de périlleuses migrations.

Les impasses qui s’offrent à l’Afrique

En marge du néo souverainisme plusieurs chemins d’impasse s’offrent à l’Afrique. Le Marché du religieux s’est développé et voit s’opposer plusieurs régimes de vérité. Pour d’autres la solution est à chercher du côté du culte de l’entrepreneuriat et la glorification de l’individu. Dans un contexte de pénurie, de précarité et de lutte pour la survie, une culture hédoniste fondée sur la corruption et l’accaparement des richesses ne cesse de s’affirmer.

Réarmer la pensée

A rebours de ces chemins d’impasse et du fétichisme des élections, il faut selon Achille MBEMBE, miser sur une véritable démocratie, qu’il faudra construire pas à pas, en réarmant la pensée, en réhabilitant le désir d’histoire, en misant sur l’intelligence collective des africains. C’est cette intelligence qu’il faudra réveiller, nourrir et accompagner. C’est ainsi que pourront émerger de nouveaux horizons de sens. Il faut instaurer sur le terrain et dans la durée un mouvement de fond adossé à de nouvelles coalitions sociales, intellectuelles et culturelles.

La place de la France

La France a une place dans ce projet de réanimation de la création générale à condition qu’elle se débarrasse des oripeaux du passé et de ses illusions de grandeur. La stabilité et la sécurité ne s’obtiendront ni par des interventions militaires à répétition, ni par le soutien à des tyrans, ni par des sanctions intempestives, mais par l’approfondissement de la démocratie. Le moment est venu de se poser la question du sens et des finalités de la présence militaire française qui est remise en question par les nouvelles générations. Les raisons des échecs successifs, et de la défaite morale et intellectuelle subie par la France dans plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest, doivent être examinés en profondeur. La stabilité passera par une démilitarisation effective de tous les domaines de la vie politique, économique et sociale.

Quelques réflexions à méditer

Si cette évolution de l’Afrique avait été exposée par un intellectuel français, elle aurait sans doute été qualifiée de paternaliste et entachée de post colonialisme notamment dans son aspect critique de la situation actuelle. Cette analyse lucide, dénuée de tout sentiment anti-français, et effectuée de l’intérieure de la société africaine par quelqu’un qui a pour ambition de réfléchir sur le présent et les devenirs d’une Afrique au cœur des transformations du monde contemporain, nous permet de mieux appréhender ce qui est en train de se passer sous nos yeux sur le continent africain. Pour en sortir par le haut, comme le défend Achille MBEMBE, l’Afrique doit s’appuyer sur les trois grands piliers de la conscience moderne à savoir la démocratie, les droits humains et l’idée de justice universelle.

La France est une société libérale ! un mythe ?

Depuis quelques années s’opposent ceux qui pensent que la France est devenue une société libérale et ceux qui estiment qu’avec son niveau élevé de dépenses publiques et de prélèvements obligatoires (58,1% du Produit Intérieur Brut – PIB) la France libérale est un mythe.

Pour tenter de faire la lumière sur cette question, le site « Alternatives économiques » a publié un dossier assez complet abordant plusieurs thèmes visant à démontrer que si la France n’est pas devenue un « enfer ultra-libéral » car l’État social fait de la résistance, il n’en reste pas moins que la tendance de fond est aux mesures d’inspiration libérale, même si les temps semblent commencer à changer.

La désindustrialisation

La France s’est engouffrée dans le mouvement mondial vers le libre-échange et la libéralisation financière. Au cours des quatre dernières décennies la place de l’État dans l’économie a nettement reculé. Le nombre d’entreprises contrôlées majoritairement par l’État et le nombre de salariés employés par ces sociétés ont été considérablement réduits. Qui se souvient encore des entreprises qui étaient sous contrôle public : Elf, Rhône-Poulenc, Compagnie générale d’électricité (CGE), Renault, Saint-Gobain, Pechiney, Usinor, CGM…

Les nouveaux propriétaires ont modifié la stratégie suivie. Les privatisations ont accéléré la désindustrialisation en évacuant les activités les moins rentables notamment dans les conglomérats, ces entreprises qui combinaient plusieurs activités variées. Les actionnaires demandent à maximiser le bénéfice par action. La financiarisation des entreprises françaises a ainsi été accélérée.

La tutelle publique était un frein à l’internationalisation de leur stratégie de développement. Grandir à l’international signifie souvent racheter ses concurrents étrangers. Voir une entreprise appartenant à l’État français mettre la main sur une firme nationale pouvait être perçue comme une nationalisation par la France. Les privatisations ont été l’étape nécessaire pour permettre et accélérer cette stratégie d’internationalisation. Elles sont à l’origine de plusieurs champions nationaux français. Ce qui, dans un sens, peut être considéré comme une chance pour la France mais, à contrario, le lien de ces multinationales avec le territoire se trouve amoindri. Plus de la moitié de l’emploi des grandes firmes françaises est aujourd’hui située à l’étranger. Le pays n’a pas su conserver une base industrielle comme l’Allemagne ou le Japon.

La financiarisation des entreprises, et notamment des entreprises à capitaux publics, ne s’est pas faite contre l’État. L’idéologie dominante parmi les hauts fonctionnaires de Bercy s’est imposée avec comme résultat une désindustrialisation et une financiarisation accrues.

La libéralisation des services publics

La conception française des services publics a été bousculée par le droit de l’Union Européenne. L’application d’une logique libérale aux services publics a des conséquences sur le prix, la qualité du service et la cohésion sociale.

Les entreprises jouissant d’un monopole de service public de réseau (électricité, gaz, chemin de fer, postes, télécommunications…) sont ouvertes à la concurrence. Dans le domaine social, l’État a organisé la venue du privé lucratif et imposé un référentiel marchand à tous les acteurs du champ. La privatisation de l’offre et du financement des services publics imprègne les façons de penser et de faire au sein des services : le raisonnement courant devient « pour que l’État et les collectivités dépensent moins, mieux vaut s’en remettre au privé ».

Les expériences dans le domaine social, de la santé (Hôpitaux, Ehpad, Crèches…), de l’éducation et même dans les services publics de réseau montrent les limites du raisonnement. Les prix augmentent et la qualité du service n’est pas forcément améliorée. La privatisation de l’offre ne signifie pas nécessairement une baisse de la dépense publique car elle finance le privé lucratif. Les conditions de travail dans ces secteurs reflètent ces évolutions (suicides de nombreux salariés, troubles dépressifs, absentéisme élevé…)

Les travaux de l’INSEE montrent que les services publics contribuent pour les deux tiers à la réduction des inégalités. Or, la privatisation de l’offre et du financement accroit les inégalités dans l’accès aux services publics et contribue à mettre à mal la cohésion sociale.

Un marché du travail au service des entreprises

Sous le prétexte du plein emploi, la protection sociale et le code du travail subissent des mesures à caractère libéral. Le pays a basculé en réorientant les dépenses publiques en direction des entreprises pour inciter à la création d’emplois et en pensant qu’il faut réduire le coût du travail pour que les entreprises embauchent.

Certes le chômage diminue mais reste supérieur en France par rapport à la moyenne européenne. Les pistes de libéralisation du marché du travail s’inscrivent dans un mouvement à l’œuvre depuis près de quarante ans. Les mesures d’assouplissement pour recourir aux contrats flexibles se sont multipliés et n’ont pas produit les résultats escomptés mais la qualité de l’emploi s’en est trouvée altérée. Les salariés à temps partiel, les travailleurs en contrat à durée déterminée et en intérim ont vu grimper leur part dans l’emploi. Le revenu de solidarité active (RSA) versé aux personnes sans ressource est de plus en plus assorti de « devoirs ». Le fait de fermer progressivement le robinet des allocations n’a pas fait baisser le taux de chômage. Mais ceux qui redoutent une flambée des dépenses sociales peuvent se rassurer, l’Unedic anticipe un excédent « historique » pour les années 2023 à 2025.

Des pans entiers du droit du travail sont délégués aux partenaires sociaux, en partant de l’idée que le conventionnel donne de meilleurs résultats que la loi. Mais comme en même temps une batterie d’outils contribue à affaiblir le pouvoir des syndicats, la capacité de négociation des salariés se trouve diminuée. 

Les coûts cachés de la libéralisation financière

La France s’est résolument engagée dans la libéralisation et l’internationalisation du financement de son économie. Liberté pour les entreprises et l’État de se financer auprès des marchés plutôt qu’auprès des banques. Liberté de ces dernières de développer leurs activités d’échanges de produits financiers plutôt que d’octroyer des prêts aux entreprises et aux ménages. Le mouvement de dérèglementation est complété avec les privatisations de banques et de compagnies d’assurance.

Les banques françaises croissent plus vite que l’économie et sont devenues des mastodontes complexes à gérer. Ce surpoids provient du développement des activités spéculatives sur les marchés financiers et d’une concentration accrue du secteur. La déréglementation financière s’est également traduite par une plus grande présence des banques dans les paradis fiscaux.

La financiarisation de l’économie a mis les actionnaires en position de force. Les entreprises non-financières dépensent aujourd’hui moins en investissements et plus en dividendes nets.

L’État, en faisant de la dette publique une marchandise sur les marchés financiers, a réussi à faire diminuer le taux d’intérêt réel et à augmenter le nombre de ses créanciers. Il a donc été capable de soutenir des déficits publics plus élevés et donc à pratiquer moins d’austérité.

Les idées libérales se sont imposées dans le débat public  

Taxer les riches les fait fuir et nuit à la compétitivité du pays. Le privé est toujours plus efficace que le public. L’assurance chômage trop généreuse pénalise l’emploi. Comment ces idées libérales sont-elles devenues hégémoniques ?

L’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher au Royaume Uni et de Ronald Reagan aux États-Unis avec la victoire de la gauche en France pousse la droite à se reconstruire en développant les idées libérales qui lui permettent de marquer son opposition à la politique économique du gouvernement de gauche. En 1983, tiraillé entre deux ambitions, « l’Europe ou la justice sociale », le président de gauche choisit la première et annonce un plan d’austérité. L’idée est de bâtir une mondialisation avec des règles. L’économie de marché mondialisée est désormais l’horizon des plus grandes formations politiques du pays.

L’hégémonie du discours néo-libéral s’explique aussi par la diffusion de dogmes proférés par des hauts fonctionnaires qui ont fait émerger « une pensée unique ». Le chômage est dû à des salaires trop élevés. La hauteur de la dette publique atteint des sommets dramatiques. La commission Attali au début des années 2010 dénonce des règlementations qui brident l’initiative privée et insiste pour que les réformes recommandées soient mises en place. Les médias jouent un rôle majeur dans la diffusion et la légitimation des idées néolibérales et dans la disqualification des alternatives.

Les dogmes néolibéraux sont aussi promus par des « think tanks » qui produisent des notes didactiques souvent reprises par les médias. La crise de 2008 et le retour de la promotion du rôle de l’État ont suscité une contre-révolution.  Les messages sont clairs : il faut équilibrer à tout prix les comptes publics, les impôts sont trop élevés, les syndicats ne sont bons qu’à bloquer le pays, etc… A force d’être répétés ces messages donnent l’impression que ce sont des idées de bon sens.

La permanence de ces idées dans le débat public tient aussi à l’évolution des sciences économiques et leur enseignement. L’économie dominante traite de l’économie de marché comme un modèle idéal qu’il faudrait au mieux améliorer. Les rapports de force sociaux, le pouvoir des grandes firmes, les dérives de la finance, le protectionnisme, l’entreprise comme institution politique… sont des thèmes largement délaissés. Tant à l’université que dans les médias, nous assistons à la domination d’une lecture libérale du monde.

L’hégémonie des idées économiques libérales a été quelque peu écornée avec les crises, la prise de conscience des inégalités, la contestation de la réforme des retraites, la question climatique. Le libre-échange n’est plus autant loué même s’il n’est pas frontalement remis en cause. Il existe désormais des formations universitaires en économie qui sont ouvertes à d’autres approches. Mais ces inflexions sont encore loin de venir à bout de la doxa libérale.

L’État ne prépare plus l’avenir

Depuis quarante ans, l’investissement public ne cesse de décroître en France sans que l’investissement privé ne prenne pleinement le relais. Une trajectoire inquiétante pour le futur. L’État investit de moins en moins pour construire des routes, des barrages, des logements, pour la recherche et développement (R&D) ou encore pour faire face au réchauffement climatique. Moins d’investissement public ne signifie pas plus d’investissement privé. Au contraire, l’investissement public stimule l’investissement privé.

« Le rôle premier de l’investissement public est de transformer l’environnement de long terme pour améliorer le bien-être de la population et la productivité des entreprises », résume l’Office Français de Conjoncture Économique (OFCE). Pourtant, au nom du respect de sacrosaintes règles d’orthodoxie budgétaire et de choix politiques assumés, certains continuent de s’opposer à la prise en charge des investissements par l’État. Si on renonce au levier fiscal pour augmenter les recettes publiques et qu’on cherche en même temps à réduire fortement la dette, on fait forcément passer l’investissement public au second plan.

Annoncé pendant la crise sanitaire, le plan de relance de 100 milliards d’euros, dont 36 dédiés à l’investissement public, marque une inflexion de la tendance observée ces quarante dernières années. La création, concomitante, d’un Haut-Commissariat au Plan va dans le même sens. Mais quarante ans de politiques de désarmement de l’État et d’organisation de son incapacité à agir pour préparer l’avenir ne prennent pas fin si facilement.

Le néo-libéralisme est à bout de souffle

C’est le thème que défend Christophe Ramaux, économiste, maître de conférence à l’université Paris I-Panthéon Sorbonne, dans le dernier article qui clôture ce dossier. Il estime que les résultats accablants de ces politiques néolibérales doivent nous inciter à en sortir.

Le premier pilier de l’État social est la protection sociale. Les dépenses sociales ont été comprimées mais la protection sociale est loin d’avoir disparue. Le montant total des dépenses de protection sociale dépasse les 900 milliards. Une part de ces dépenses ne fait que réparer les dégâts du néolibéralisme.

La valeur ajoutée des services publics non marchands est stable mais masque en fait une dégradation car une société qui s’enrichit devrait consacrer une part croissante de ses activités à l’éducation, la santé et la culture.

Pour les services publics marchands, les entreprises publiques, la dégradation est encore plus marquée. Le rapport entre leur valeur ajoutée et celle des sociétés non financières privées a fortement baissé avec les privatisations.

Les services publics ont été dégradés mais ils n’ont pas disparu ! Pour les réhabiliter le mieux est d’avoir une stratégie offensive. Lorsqu’ils fonctionnent bien, ils sont moins couteux que le privé. Pas d’actionnaires à rémunérer, pas de dépenses de publicité, des écarts de rémunération bien moindres.

Le néolibéralisme a radicalement changé la donne en termes de politiques économiques. Outre les privatisations, son noyau dur c’est la finance libéralisée, le libre-échange, l’austérité salariale et la contrerévolution fiscale, avec la moindre taxation des plus riches et des entreprises.

Il faudrait oser renationaliser. N’est-il pas aberrant que les énormes rentes de Total ou d’Engie ne puissent être mobilisées pour financer les investissements requis pour l’écologie, cette nouvelle frontière du XXIe siècle ? L’eau est moins coûteuse quand elle est publique. Il faudrait recréer un pôle public pour les médicaments… Le gouvernement français, selon cet économiste, devrait aller au clash pour remettre à plat les règles de la concurrence en Europe qui reste prisonnière d’une Allemagne libre-échangiste.

Le néolibéralisme est à bout de souffle. Mais on ne pourra en sortir qu’en mettant en cause ses différents volets, car la finance libéralisée, le libre-échange, l’austérité salariale et la contre-révolution fiscale se tiennent entre eux. Au-delà, la force du capitalisme néolibéral tient à l’absence d’alternative globale.

Jean Jaurès (1859-1914)

Les quatre piliers de l’État social constituent encore des leviers importants. Avec eux des sphères entières d’activité échappent au capital. L’enjeu est de les développer. Encore faut-il pour cela se départir de ce que Jaurès a appelé, dans un discours de 1908, « le catastrophisme puéril ».

Conclusion

J’ai tenté de vous livrer l’essentiel de ce dossier qui me semble d’un grand intérêt pour comprendre ce qui se déroule sous nos yeux. Il analyse globalement, sans les saucissonner, différents problèmes auxquels nos sociétés sont confrontées. Il montre que la gestion de la société est une question de choix, et que ces choix ne vont pas de soi, ils dépendent du type de société que nous voulons promouvoir. Si ce thème vous intéresse, pour profiter pleinement de ce dossier, le mieux serait d’y accéder directement sur le site « Alternatives-economiques.fr ». Ce dossier illustre très bien mon article intitulé « Le Néolibéralisme, ça marche ? » qui traite des fondements philosophiques du Libéralisme, publié le 7 mai 2023 sur ce blog.

Le Néolibéralisme, ça marche ?

Lors d’une discussion entre amis je développais ma critique du néolibéralisme, théorie politique complète. En réaction à mes propos un des participants me dit droit dans les yeux : « moi je suis néolibéral et j’espère que je peux continuer à prétendre être qualifié d’humaniste !  Je suis néolibéral parce que ça marche ! Tu confonds néolibéralisme et ultralibéralisme ? ». Je lui ai conseillé de lire Milton FRIEDMAN ou Friedrich HAYEK. Ne souhaitant pas transformer le désaccord en polémique nous sommes passés à autre chose. C’est cet évènement qui m’a conduit à écrire cet article. Qu’est-ce que le libéralisme, l’ultralibéralisme, le néolibéralisme ? Est-ce que ces doctrines politiques influencent nos gouvernants ? Est-ce que ça marche ? Et pour qui ?

Le libéralisme classique 

Le libéralisme est un projet de société élaboré pendant la seconde moitié du XVIIIème siècle, siècle des Lumières, au Royaume Uni, en France, aux États Unis et en Allemagne. C’est un projet de société qui prône un espace de liberté beaucoup plus étendu que celui qui avait été pratiqué dans le passé. Ce projet a eu, et continue à avoir une grande influence sur les idées que beaucoup de dirigeants politiques se font sur l’organisation de la société.

Au-delà de cette revendication de « plus de liberté », les libéraux classiques avaient, entre eux, des divergences sur beaucoup de questions : le rôle de l’État, l’enseignement public, l’économie, la croissance des richesses, l’esclavage, les corvées, la torture etc… Le plus souvent le libéralisme est considéré comme une doctrine excluant toute intervention de l’État dont l’interférence est néfaste. Cette considération est simpliste et erronée. Même une lecture rapide des libéraux classiques (Adam Smith, Turgot, Jefferson, Condorcet, John Stuart Mill…) montre qu’ils proposent un grand nombre d’interventions de l’État. A titre d’exemples, Turgot nomma une commission des meilleurs scientifiques de l’époque pour élaborer un projet de système intégré de communications fluviales et routières. Condorcet en France et Jefferson en Virginie ont été les inspirateurs du système d’enseignement public. Jefferson a fait adopter par le Congrès la mise en place de la Poste Fédérale.

 Les libéraux classiques n’étaient pas des partisans de la non-intervention de l’État, ils approuvaient certaines interventions et en désapprouvaient d’autres. De même ils n’étaient pas favorables à n’importe quelle liberté. Leur but était de comprendre et d’expliquer comment fonctionne l’esprit humain et la société afin de les améliorer. Les lois et les institutions humaines sont évalués en fonction de leurs effets sur la communauté. Le critère suprême utilisé est le bonheur qui en résulte pour la société. L’idée générale est assez simple, dans de nombreux domaines de l’activité humaine la liberté conduit mieux au bonheur de la communauté que la contrainte. Le devoir de l’État est de se doter des institutions nécessaires au respect de la justice (l’armée, la police, les juges, les tribunaux, les prisons mais aussi l’éducation du peuple et l’aide aux plus démunis).

Dans le domaine économique ce qui est le plus important pour le bien-être du peuple c’est quand la société progressivement acquière plus de richesses et que la grande masse du peuple est plus heureuse et vit plus confortablement. Dans son livre « La Richesse des Nations » en 1776, Adam Smith, que l’on peut considérer comme le fondateur du libéralisme classique, aborde une grande diversité de questions historiques et philosophiques mais son but principal est de chercher les institutions et la politique économique qui conduisent un pays le plus surement à la richesse. Il ne voit pas du tout la « main invisible » à l’œuvre partout comme cela est souvent écrit mais se prononce souvent en faveur de la règlementation et de l’intervention de l’État en matière de taux d’intérêt, de santé publique, d’instruction publique, de navigation, etc… L’exercice de la liberté de quelques individus, lorsqu’elle peut compromettre la sureté de toute la société, est et doit être restreint par les lois quel que soit le gouvernement, le plus libre comme le plus despotique. Smith pense la société comme un système auto-organisé englobant l’économique et le social. La « main invisible » n’est que le mécanisme par lequel l’ordre social ainsi que l’ordre économique émergent spontanément. L’effort de chaque homme pour améliorer sa condition contribue à la satisfaction de l’intérêt général. Le travail est l’élément commun à toutes les activités économiques. Ce que chaque chose coûte réellement c’est le travail et la peine que l’on doit s’imposer pour l’acquérir. Le marché joue le rôle de régulateur central par le prix pour adapter l’offre et la demande. Un des droits les plus importants du libéralisme économique est le droit de propriété, condition nécessaire à l’existence paisible et ordonnée de la société.

L’ultra-libéralisme

Les ultra-libéraux se distinguent d’abord des libéraux classiques par l’hostilité qu’ils manifestent à l’égard toute intervention de l’État destinée à résoudre un problème économique et social. Ils sont partisans d’un État faisant le strict minimum.  Selon eux le libéralisme est la doctrine qui considère la liberté au-dessus de tout autre but social. On ne doit jamais limiter une liberté afin de promouvoir un autre but comme le bien-être par exemple. Les ultra-libéraux du XIXème siècle estimaient que l’État devait se cantonner au devoir de justice et ne pas intervenir dans le domaine social. De plus ils définissaient ce devoir de justice de manière restrictive en le limitant aux tâches sécuritaires. L’aide de l’État aux plus démunis, l’action publique en faveur de la santé et de l’hygiène, des arts et des sciences sont non seulement inutiles mais nocives car elles aggravent le mal qu’elles sont censées guérir. L’analyse des ultra-libéraux consiste à souligner les effets pervers secondaires que produit l’aide publique aux pauvres. Il faut donc supprimer toute aide publique, même modique.

L’ultra-libéralisme considère que toute mesure prise par l’État pour résoudre un problème économique ou social produit plus d’effets nocifs que d’effets utiles. Le fonctionnement de la société est harmonieux spontanément et n’a pas besoin d’être réglementée. Les libéraux classiques pensaient que l’intérêt personnel coïncide souvent mais pas nécessairement avec l’intérêt collectif et donc dans ce cas l’État doit intervenir avec des interdictions ou des encouragements. Au contraire pour les ultra-libéraux les deux intérêts coïncident automatiquement. Les ultra-libéraux aiment à interpréter la phrase de Smith sur la « main invisible » comme une profession de foi pour le laisser-faire total.

Les évolutions après le XVIIIème siècle

Ces deux approches du libéralisme datent de la deuxième partie du XVIIIème siècle et ont accompagné le développement de l’économie. Depuis la situation économique et sociale a beaucoup changé. Les actions régulatrices de l’État ont prouvé leur utilité. Dans pratiquement tous les pays développés la presque totalité de l’enseignement est dispensé par des fonctionnaires rémunérés par l’État. Dans le domaine de la santé publique des progrès considérables ont été effectués. L’apparition de nouveaux produits comme l’électricité, le gaz, l’eau au robinet, le transport par chemin de fer etc… et leur distribution ont amené les pouvoirs publics à intervenir pour retirer ces activités du domaine de la libre entreprise afin d’éviter la formation de monopoles ou au moins les soumettre à une réglementation plus ou moins détaillée.

La conception libérale de la société est que l’économie lorsqu’elle est livrée aux seuls intérêts individuels fonctionne d’une manière satisfaisante et tend vers l’équilibre et le plein emploi. L’histoire de nos démocraties modernes montre à l’évidence que le développement économique ne mène pas spontanément à l’équilibre et au plein emploi. Sont apparues d’autres théories politiques et économiques apportant des réponses différentes de celles du libéralisme pour l’organisation de la société. Ce n’est pas l’objet de cet article de les exposer.

Le Néolibéralisme, aujourd’hui

Après le redéploiement économique d’inspiration Keynésienne de l’après-guerre, le monde va être confronté au ralentissement du développement, à l’accroissement de l’inflation et du retour du chômage. Les politiques de relance économique, fondées sur l’utilisation du budget public, vont être abandonnées sous le feu des critiques d’économistes comme Friedrich Hayek et Milton Friedman.

Friedrich Hayek

Hayek (1899-1992) estime que  ces politiques keynésiennes de relance économique , produisent sur le long terme à la fois inflation, stagnation économique et augmentation du chômage. Friedman (1912-2006) initia une pensée économique d’inspiration libérale dont les prescriptions s’opposent de front à celle de Keynes. Il remet en cause le bienfondé des politiques de relance qui, pour lui, ne peuvent que provoquer de l’inflation contre laquelle il faut lutter. Ses idées se diffusèrent progressivement et devinrent populaires parmi les milieux politiques dans les années 1980, influençant profondément les mouvements conservateurs américains. Ses idées économiques sur le monétarisme, la fiscalité, les privatisations et la dérèglementation ont inspiré les politiques économiques de nombreux gouvernements à travers le monde, notamment ceux des États Unis, de Grande Bretagne, du Chili de Pinochet , ou du Canada.

Milton Friedman

Le néolibéralisme est un ensemble d’idées que l’on retrouve dans le consensus de Washington, initié par la Banque mondiale, le Fonds Monétaire International (FMI) et le département du Trésor Américain. A partir des années 1980, la crise de la dette dans les pays du tiers monde va donner à ces institutions l’occasion d’imposer les remèdes libéraux les plus rigoureux en leur imposant de sacrifier les investissements les plus indispensables à leur développement (éducation, santé, infrastructures etc…) afin de dégager les excédents budgétaires pour assumer le service de leur dette.  En Europe, le discours néolibéral a gagné tous les gouvernements. Réduction du déficit budgétaire et politique d’austérité deviennent la règle. Quand les régimes communistes de l’Est se sont effondrés vers la fin des années 1980 ils ont laissé la place sans transition aux formes les plus extrêmes du capitalisme néolibéral. La Chine aussi est passée du socialisme à un socialisme de marché combinant la propriété collective des moyens de production et la régulation marchande. La pensée néolibérale a eu réponse à tout. C’est le « There is no Alternative » de Madame Thatcher.

Margaret Thatcher

Les prophètes du néo-libéralisme de « l’école de Chicago » étaient convaincus que du déchainement des appétits privés jaillira un bien-être collectif. Ils promettaient l’opulence par le libre jeu du marché, le plein emploi par la croissance, la productivité par la compétition, la prospérité commune par la rentabilité, la mise en valeur de toute la planète par la libre circulation des capitaux et la richesse monétaire comme valeur suprême. L’État doit se limiter aux fonctions régaliennes. Le mode de production capitaliste est progressivement étendu à la quasi-totalité des activités humaines. L’augmentation de la fiscalité est un obstacle au dynamisme économique. La théorie du ruissellement doit générer la prospérité pour tous.

Le développement de l’Union Européenne, la division sociale du travail dans une économie globalisée, la nouvelle révolution industrielle, la société numérisée, l’évolution des rapports de production, la menace du réchauffement climatique, le recul de la biodiversité et les changements de meurs et de mentalité ont entrainé une mutation de la société.

La libre circulation et la concentration des capitaux dans le monde, la globalisation et la financiarisation de l’économie ont pour moteur la fructification des patrimoines financiers. L’appareil productif n’est plus fait pour mettre en valeur des territoires, produire des richesses et créer du bien-être dans la société, mais pour l’accroissement du capital financier. Les inégalités s’aggravent considérablement aussi bien à l’intérieur des nations qu’à l’échelle du monde.

La prise de conscience progressive de la menace que fait peser le réchauffement climatique sur la planète et la crise sanitaire mondiale provoquée par la Covid 19, ont peut-être laissé espérer un changement de cap face à l’hégémonie du néolibéralisme. Mais cela ne semble pas en prendre le chemin et tout semble reprendre « Après » comme si rien ne s’était passé. La philosophie néolibérale des politiques publiques reste la toile de fond de leur action.

Face à ce triste tableau, peut-on affirmer que « le néolibéralisme ça marche ! » Peut-être, mais cela dépend pour qui. En tout cas, pas pour le plus grand nombre. L’ambition d’atteindre le bien-être de l’humanité devra attendre.

Références bibliographiques :

Francisco Vergara – « Les fondements philosophiques du libéralisme » Éditions La Découverte 1992

René Passet – « Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire » LLL 2010

Difficile de faire mieux pour favoriser le populisme

Il est difficile de faire mieux que le gouvernement pour favoriser la dynamique du vote en faveur de l’extrême droite populiste. La réforme des retraites, son contenu et la manière de l’imposer, le mépris manifesté à l’égard de l’opinion publique et le passage en force au Parlement sont les manifestations d’une attitude qui est le plus sûr moyen d’organiser un boulevard aux partis populistes de droite aux prochaines élections.

Les lendemains politiques de cette « réforme »

« La Grande Conversation », site internet du cercle de réflexion « Terra Nova », a publié le 15 mars une note de Bruno Palier (Directeur de recherches du CNRS au centre d’études européennes de sciences po) et Paulus Wagner (Doctorant en sciences politique au centre d’études européennes de sciences po). Dans cette note les auteurs estiment qu’imposer cette réforme des retraites contre l’opinion des français et malgré l’importance des mobilisations va faire perdre de nombreuses voix aux partis l’ayant soutenue (majorité présidentielle et Les Républicains), et en faire gagner à leurs opposants, et plus particulièrement au RN.

Selon eux cette réforme concentre les mécanismes nourrissant le ressentiment social qui alimente lui-même les partis populistes de droite radicale. Elle touche les classes moyennes peu qualifiées. Elle impose de travailler plus longtemps aux personnes qui supportent de moins en moins la dégradation des conditions et des relations au travail. L’impact de cette réforme a fait l’objet de la part du gouvernement d’une présentation erronée voire mensongère. Enfin le gouvernement cherche à faire passer cette réforme malgré des sondages d’opinion très défavorables et des mobilisations massives, en utilisant toutes les procédures de réduction du débat parlementaire.

Les perdants du projet de « réforme »

Michäel ZEMMOUR, Maître de conférences en économie à l’université Paris Panthéon Sorbonne, chercheur au Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (LIEPP Sciences Po), a souligné que parmi les plus impactés, on trouve les travailleurs en situation de pénibilité reconnue. Les estimations produites par les administrations des ministères sociaux (DARES et DREES) montrent que « la réforme des retraites augmenterait le nombre d’allocataires de minima sociaux (RSA et ASS)et le nombre de personnes au chômage indemnisé. De nombreuses études montrent que les femmes seront plus fortement touchées que les hommes, notamment parce que le report de l’âge de départ sera plus important pour elles. Le minimum de pension à 1200 € annoncé sur un mode particulièrement trompeur ne concernera finalement qu’une partie des retraités touchant des petites pensions.

Des mesures indispensables ?

Selon le gouvernement cette « réforme » est indispensable. Elle se justifie par le vieillissement de la population et l’augmentation de l’espérance de vie. Le report de l’âge légal de départ à la retraite est pour lui le seul moyen de sauver le système de retraite par répartition. Mais ce report n’est pas le seul moyen de faire face au manque de financement des retraites qui s’avère être bien moins alarmant que le prétend l’exécutif. Mais le gouvernement refuse de rechercher d’autres moyens de financer les retraites.

Comme je l’indiquais dans un article précédent daté du 6 mars, l’adoption à marche forcée d’un texte aussi controversé constitue un manquement à la démocratie. Lorsque la légitimité électorale est en conflit avec la légitimité sociale il est indispensable de tenir compte de la complémentarité entre les différentes légitimités démocratiques.

Alors pourquoi cet entêtement?

Difficile de répondre à cette interrogation ! Nous avons peut-être un élément de réponse dans la déclaration du Président de la République rapportée par Les échos et le Figaro. Pour justifier son choix d’utiliser l’article 49.3 de la constitution le chef de l’État aurait tenu devant le conseil des ministres les propos suivants : « Mon intérêt politique et ma volonté politique étaient d’aller au vote. Parmi vous tous, je ne suis pas celui qui risque sa place ou son siège. Mais je considère qu’en l’état, les risques financiers, économiques sont trop grands. »

En dernier ressort ne reste plus que la justification du « risque financier ». Renoncer à la réforme des retraites risquerait de fâcher les marchés financiers, les rentiers de la dette publique et les agences de notation. Quel argument de mauvaise foi ! Ce que la non réforme couterait au budget en 2023 qui se chiffre en centaines de millions est dérisoire par rapport aux baisses d’impôts consenties aux entreprises sans aucune contrepartie qui se chiffrent en milliards. S’il y a risque financier, il est plutôt dans l’application de la politique économique du gouvernement.

Mais aussi quel message politique inquiétant ! Il existerait une volonté plus forte que l’opinion publique, plus forte même que la démocratie parlementaire, les marchés financiers. Il n’est donc pas nécessaire de manifester ni de voter, la loi des créanciers est au-dessus de tous. C’est le dernier argument de l’Elysée qui est révoltant car il nie la démocratie. C’est un argument de plus qui vient s’ajouter aux précédents ci-dessus pour alimenter les partis populistes de la droite radicale.

L’avenir

Pour préparer l’avenir il ne faut pas faire une réforme purement budgétaire. Michaël Zemmour, économiste spécialiste des retraites déjà cité, estime que sans financement supplémentaire, la retraite sera non seulement plus tardive mais le niveau de vie des retraités des générations nées dans les années 2000 risque d’être inférieur à ce qu’il est aujourd’hui.  Il est,  selon lui, possible d’enrayer ce phénomène encore lointain, mais, il faut pour cela se donner dès maintenant des objectifs, non seulement d’âge mais également de  niveau de vie des retraités, et ajuster, très progressivement, les ressources du système.

Réformer le système des retraites?

Selon le Petit Robert la réforme c’est un changement profond apporté dans la forme d’une institution afin de l’améliorer, d’en obtenir de meilleurs résultats. Depuis plusieurs décennies les gouvernements français successifs s’essaient avec plus ou moins de succès à modifier le système des retraites. L’objectif annoncé est toujours le même : il faut sauver notre système de retraites par répartition si l’on ne veut pas qu’il court à la faillite. A chaque fois, il a fallu remettre l’ouvrage sur le métier par manque de résultat jugés satisfaisants. Aujourd’hui le gouvernement annonce le même objectif. Pour tous ces projets successifs une seule constante, les mesures proposées sont toutes aussi impopulaires et ne répondent pas, semble-t-il, à ce que l’on peut nommer proprement une réforme.

Le projet du gouvernement

Le cœur du projet est le report de l’âge légal de départ à la retraite de 62 ans à 64 ans et la prolongation progressive du nombre de trimestres de cotisations pour avoir droit à une pension à taux plein. Pour pouvoir obtenir une majorité au Parlement ces mesures sont accompagnées de différentes dispositions complémentaires visant à atténuer la brutalité de cette soi-disant « réforme ». Je ne rentrerai pas dans les détails techniques qui sont relativement compliqués et que l’on peut trouver dans la presse.

Le système actuel est-il en danger ?

Selon Michael ZEMMOUR (ne pas confondre avec l’autre !), Maître de conférences en économie à l’université Paris Panthéon Sorbonne, chercheur au Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (LIEPP Sciences Po), « Peut-être que la meilleure des réformes des retraites en France, c’était la création du COR (Conseil d’Orientation des Retraites) en 2000 par Lionel JOSPIN ». Ses travaux fournissent une base d’information et de diagnostic, à la fois technique et scientifique, partagée et publiquement accessible.

Les partisans des mesures gouvernementales comme les opposants citent le COR pour argumenter leurs positions. Le 19 janvier le président du COR est auditionné par la commission des finances de l’assemblée nationale sur les perspectives d’évolution du système de retraites. En présentant le rapport annuel du COR publié en septembre 2022, le président déclare devant les députés que les dépenses de retraite ne dérapent pas et qu’elles sont « globalement stabilisées et même, à très long terme, diminuent dans trois hypothèses sur quatre », résumant le document du COR, long de 349 pages. Trois semaines plus tard, le 14 février, devant la commission des finances des sénateurs cette fois, le président de COR n’a pas dévié de sa position, répétant qu’il n’y a pas de dérapage des dépenses de retraites.

Le report de l’âge légal est-il la seule option ?

Selon le gouvernement cette « réforme » est indispensable. Elle se justifie par le vieillissement de la population et l’augmentation de l’espérance de vie. Comme il y a de moins en moins d’actifs et de plus en plus de retraités, le bon sens impose de modifier notre système de retraites si l’on veut éviter son effondrement.

Pour sauver le système par répartition faut-il impérativement reporter l’âge légal de départ à la retraite ? Plusieurs paramètres interviennent dans ce système : la durée de cotisation, l’âge légal de départ, le montant de la cotisation, le montant des pensions, la baisse du chômage, le travail des femmes, l’emploi des séniors etc… Le gouvernement refuse de rechercher d’autres moyens de financer les retraites.

Dans son étude d’impact, le gouvernement écrit qu’une hausse des cotisations serait nuisible à l’emploi, au pouvoir d’achat et à la compétitivité, et qu’une baisse des pensions serait difficilement acceptable.A l’inverse, un report de l’âge augmenterait le taux d’emploi et la production. Mais il n’étaye pas ses arguments par une évaluation de l’impact de chacune de ces options sur la croissance. Selon certains spécialistes les arguments du gouvernement cherchent à faire passer des reculs pour des avancées. Les régimes spéciaux, les femmes, les carrières longues, la pénibilité du travail et de manière générale tous les salariés peu qualifiés semblent être les perdants de cette réforme.

Comparaison n’est pas raison

L’autre argument avancé par les partisans des mesures de modification de notre système de retraite est la comparaison avec les autres pays européens. C’est une absurdité car la réalité en matière sociale dans l’Union Européenne est la diversité et pas la convergence. Pour Jean-Claude Barbier, sociologue émérite au CNRS et au Centre d’économie de l’université Paris-I Panthéon Sorbonne, comparer c’est comprendre à chaque fois le système politique, culturel et économique qui préside à l’organisation de la protection sociale du pays dont on parle. Faut-il d’adopter le système allemand de retraites, qui fait bien plus de pauvres vieillissants dans ce pays que chez nous, ou le système britannique et ses retraites d’entreprise en crise relative, ou l’absence d’une pension décente pour les personnes peu qualifiées. Au Danemark, la protection sociale est très fortement financée par des impôts, alors qu’en France la part des cotisations dans le financement de la protection sociale reste élevée (près de 60 %).  L’Espagne préfère augmenter les cotisations plutôt que réduire les dépenses.

La France n’a jamais adopté le même système que la plupart des autres pays : un système par répartition qui s’impose pour le premier « pilier », c’est-à-dire la retraite de base, et le second, la retraite complémentaire. Si on avait suivi les recommandations de la Banque mondiale et de la Commission européenne, nous n’aurions plus de retraite complémentaire par répartition mais un système par capitalisation.

Les français rejettent cette « réforme »

L’ensemble des organisations syndicales sont opposées à cette réforme. Elles la jugent brutale et injuste. Selon les enquêtes d’opinion seul un tiers de la population est favorable au texte du gouvernement. C’est « un soutien très faible dans l’absolu surtout pour une réforme aussi emblématique » selon Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos. Frédéric Dabi, directeur général opinion de l’Ifop, estime cette adhésion molle dans la mesure où « les gens se disant tout à fait favorables ne dépassent jamais les 10% des personnes interrogées ». L’analyse de la structure du soutien montre que ce soutien vient surtout de ceux qui sont peu concernés par la réforme, les catégories aisées et les retraités, très peu les classes populaires.

Cette réforme est-elle légitime ?

Le président de la république affirme que son projet, qui a été présenté pendant la campagne présidentielle, a été validé par sa victoire électorale. Cette légitimité du point de vue de la légalité est incontestable explique Pierre Rosanvallon, historien et sociologue, professeur honoraire au Collège de France interrogé par Anne Chemin pour « Le Monde ». Mais il précise que du point de vue social voire morale, ceux qui critiquent le projet de retraites du gouvernement estiment simplement que son projet n’est pas conforme à l’intérêt général, parce qu’il ne répond pas à une exigence de justice ou de solidarité.

A côté de la légitimité électorale il y a la légitimité syndicale inscrite dans la loi depuis 1945. Cette légitimité est aussi fondée sur le fait social que les syndicats, lors du débat sur les retraites, ont été reconnus par l’opinion comme de bons interprètes de la réalité du monde du travail. La position unitaire des syndicats et la participation très importante aux manifestations de rejet de ce projet de réforme renforce cette légitimité.

L’adoption à marche forcée d’un texte aussi controversé constitue un manquement à la démocratie. Lorsque la légitimité électorale est en conflit avec la légitimité sociale il est indispensable de tenir compte de la complémentarité entre les différentes légitimités démocratiques.

Si le gouvernement ne disposant pas d’une majorité à l’assemblée nationale s’entête à imposer sa réforme avec l’appui de la droite sénatoriale ou sans vote du Parlement, il risque de voir se développer dans le pays une rancœur tenace qui se manifestera probablement lors des prochaines élections par une nouvelle augmentation des abstentionnistes et /ou par un vote en direction des extrêmes.

Le conflit entre la Russie et l’Ukraine est une vieille histoire

Il est difficile de parler de la guerre en Ukraine sans aborder quelques aspects de l’histoire de cette région. Nous pouvons trouver dans cette histoire les racines du conflit qui aujourd’hui bouleverse l’équilibre du monde.

La Rus’ de Kiev

La Russie est le plus grand pays du monde au moins par sa superficie. Pendant toute son histoire il s’est étendu dans toutes les directions. Nous pouvons situer son point de départ au IXème siècle autour de la ville de Kiev et d’autres villes composées de comptoirs commerciaux le long du Dniepr et sur la route de la Volga fondés par des Vikings et peuplées par des slaves. Ces villes sont tenues par des princes d’une même dynastie venus de Scandinavie et sont très prospères. La Russie et l’Ukraine se réfèrent au même mythe fondateur : la Rus’ de Kiev. C’est une principauté gouvernée par les Riourikides du nom de leur chef Riourik. Au XIème siècle cette principauté s’étend jusqu’aux Carpates à l’ouest, à la mer Baltique au nord, à la Volga à l’est, et à la mer Noire au sud. En 1240 Kiev va être rasée lors des invasions turco-mongoles et restera tiraillée entre les influences turques, lituaniennes et polonaises.

le Dniepr
Naissance de l’empire russe

La principauté de Moscou, marginale au départ, prend le pas sur les autres villes. Progressivement le Grand-Duché de Moscou réussit à instaurer une unification à partir du milieu du XVIIème siècle et impose sa domination aux principautés cosaques de la région du Dniepr. La Rus’ de Kiev est un élément central de l’imaginaire russe. A la suite du Grand-Duché de Moscou, en 1721, l’empire russe qui lui succède établit sa capitale à Saint- Pétersbourg. Les territoires situés sur son flanc sud-ouest autour du Dniepr sont désignés comme la Petite Russie (Malorossia). L’Ukraine n’a pas d’existence propre. Cette vision de l’histoire russe est héritée de la période tsariste durant laquelle l’empire russe se déploie dans toutes les directions : Sibérie, accès à la Baltique, Ukraine, Pologne, Asie centrale et démultiplie son territoire sous le règne de grands conquérants Pierre le Grand, Catherine II, Alexandre premier, Nicolas premier et Nicolas II.

Naissance du nationalisme ukrainien

Une autre vision affirme au contraire qu’il existe dans la région du Dniepr un peuple ukrainien ayant une identité singulière et dont l’histoire ne saurait se confondre avec celle de la Grande Russie. Le territoire qui correspond à celui de l’Ukraine actuelle se partage entre l’Empire austro-hongrois à l’ouest et la Russie des tsars. Cette division accentue la disparité entre l’Ouest pro-européen perméable aux Lumières, et l’Est slavophile, où règnent le servage et l’autocratie. C’est surtout dans l’ouest autour de la ville qui s’appelle Lviv aujourd’hui que naissent les premiers mouvements nationalistes ukrainiens, dénoncés par la propagande tsariste comme inféodés aux puissances européennes. Ces mouvements affirment que les ukrainiens sont les seuls à pouvoir se présenter comme les descendants de la Rus’ médiévale.

Guerre civile dans l’empire russe

En mars 1917, deux jours après l’abdication de Nicolas II, dans la foulée de la création de la Douma, assemblée nationale russe, se crée la rada, assemblée nationale ukrainienne. La République populaire d’Ukraine est proclamée et se définit comme un État indépendant libre et souverain, ne dépendant d’aucun autre. A peine proclamée cette république se trouve contestée d’abord par la République socialiste soviétique d’Ukraine créée par les bolcheviks à Kharkiv puis par la République d’Ukraine Occidentale proclamée en novembre 1918. La première guerre mondiale vient alors de s’achever et les nouveaux États nés sur les décombres des Empires allemand, austro-hongrois et ottoman se partagent les dépouilles. Le territoire de l’Ukraine actuelle devient le théâtre d’une guerre civile. Aux luttes entre « rouges » et « blancs » s’ajoutent une série de pogroms contre les juifs et une famine qui fait près de 700 000 morts. Une seule entité politique survit : la République Socialiste Soviétique d’Ukraine qui adhère en 1922 à l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS). Déjà à l’époque une éphémère République du Donetsk créée par des bolcheviks est intégrée à l’Ukraine sur l’injonction du Comité central du parti bolchevik alors qu’elle ne voulait pas s’intégrer à l’Ukraine. Selon l’historienne Hanna Perekhoda, chercheuse à l’université de Lausanne, le parti bolchevik, dans la perspective d’une révolution mondiale, considérait l’Ukraine comme un foyer de diffusion du mouvement révolutionnaire en direction de l’Europe occidentale. De plus le contrôle de l’Ukraine et de ses ressources en charbon et en blé sont essentiels pour la survie du régime que les bolcheviks mettent en place.

Lénine
Développement de l’URSS

En remportant la guerre civile en Russie, les révolutionnaires réussissent en quatre ans à former une immense URSS. En 1929 l’URSS met en œuvre le premier plan quinquennal qui implique la collectivisation des terres, la mise en place des kolkhozes et l’expropriation des propriétaires terriens, les koulaks. Cette politique provoque un climat de révolte dans les campagnes, particulièrement en Ukraine. Dans la perspective de coller aux objectifs du plan, Staline intensifie les réquisitions de grains à compter de 1931. En Ukraine la famine est terrible et on estime de 3 à 4 millions le nombre de victimes. C’est ce que les ukrainiens appellent l’holodomore. Le souvenir de cette tragédie a continué durant toute la période soviétique. Après 1945 les vainqueurs de la seconde guerre mondiale se partage les territoires qu’ils ont libérés. L’URSS parvient ainsi à s’agglomérer les « pays frères » de l’Europe de l’est. Sa zone d’influence se trouve encore une fois agrandie.

Implosion de l’Union Soviétique

Mais les pays de l’Est, les pays Baltes, le Caucase, l’Asie centrale, la Biélorussie, l’Ukraine organisent une succession de sécessions et provoquent une implosion de l’Union Soviétique. Le 7 décembre 1991, les présidents de la Russie, de l’Ukraine et de la Biélorussie actent que l’Union des républiques socialistes soviétiques a cessé d’exister.

chute du mur de Berlin

Suite à la dislocation de l’URSS, à la faveur de l’indépendance de l’Ukraine en 1991, se sont construits deux discours de plus en plus inconciliables qui ont finis par se traduire par l’invasion de la Crimée par l’armée russe et l’annexion de la péninsule et l’organisation de révoltes pro-russes dans le Donbass. Après un cessez-le-feu à Minsk en 2014, les négociations entre la Russie et pro-russes ukrainiens du sud d’une part et l’Ukraine d’autre part, sous les hospices de la France et de l’Allemagne ne donnant pas satisfaction aux parties, la Russie décide d’envahir l’Ukraine le 24 février 2022.

Depuis sa naissance la Russie est en expansion constante de son territoire. L’empire russe n’a pas de frontière. Les mouvements de population et les déportations sont courants. Quel que soit la nature du régime, l’État russe est un État impérialiste et colonisateur. L’empire tsariste assurait sa grandeur et sa domination. L’URSS assurait son rôle dans la révolution mondiale.

Cette longue histoire débouche sur l’invasion de l’Ukraine par la Russie au mépris de toute règle internationale, sans parler de la manière dont se déroule cette guerre qui ne donne pas son nom.

La guerre de la Russie contre l’Ukraine

Depuis plusieurs semaines je réfléchissais à la publication d’un article sur la guerre de la Russie contre l’Ukraine. Cette hésitation venait du fait de ne pas savoir comment aborder ce sujet sans excès tellement la manière dont cette agression a été déployée et le massacre des populations civiles sont insupportables. L’attribution du prix Nobel de la paix 2022 à l’ONG ukrainienne Centre pour les libertés civiles, ainsi qu’au militant biélorusse Ales Bialiatski et à l’ONG russe Memorial, me donne l’occasion de concrétiser cette publication.

C’est en lisant le discours de Oleksandra Matviichuk, présidente de l’ONG Ukrainienne, prononcé à Oslo lors de la remise du prix et publié dans son intégralité par l’édition numérique du monde ce dimanche 11 décembre, que je me suis décidé. Le plus simple aurait été de reproduire ce discours intégralement mais sa traduction est protégée et soumise à autorisation. Je vous invite, si vous en avez la possibilité, à le lire dans « Le Monde ».

A défaut je vais vous donner l’essentiel de son discours et l’analyse qu’elle fait de la situation en Ukraine et dans le monde.

Les droits humains ne sont pas respectés

Cette guerre déclenchée par la Russie depuis plus de huit ans a pour conséquence que les termes « bombardements », « torture », « déportation », « camps de filtration » sont devenus des termes ordinaires. Le peuple ukrainien résiste courageusement aux tentatives de destruction de son pays. Ce prix Nobel rend hommage aux militants des droits humains qui luttent contre la menace militaire qui pèse sur le monde entier. Les droits et les libertés ne sont pas des acquis définitifs même dans les démocraties développées. Les forces qui remettent en cause les principes de la Déclaration Universelle des droits de l’homme gagnent du terrain. Quand des journalistes sont tués, des militants de la paix sont emprisonnés, des manifestations pacifiques sont dispersées c’est une menace pour les citoyens mais aussi pour la région et pour la paix dans le monde entier.Les droits humains devraient avoir autant de poids dans les décisions politiques que les bénéfices économiques ou la sécurité.

La Russie perpètre des crimes en toute impunité

La Russie ne respecte pas systématiquement le droit aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Les troupes russes perpètrent des crimes dansdifférents pays depuis plusieurs années en toute impunité. La Russie a annexé la Crimée sans que personne ne réagisse. Aussi la Russie a estimé qu’elle pouvait faire ce qu’elle voulait sans grand risque. Elle s’en prend aux civils pour mettre un terme à la résistance des ukrainiens et occuper l’Ukraine. Immeubles d’habitation, églises, écoles, hôpitaux sont détruits. Les couloirs d’évacuation sont bombardés. Les gens sont enfermés dans des camps de filtration. Les déportations forcées se multiplient. Dans les territoires occupés des personnes sont enlevées, torturées, tuées. C’est une tentative de restaurer son ancien empire par la force dont le peuple russe devra assumer la responsabilité.

La paix mais pas l’occupation

Le peuple d’Ukraine est pour la paix, mais s’il déposait les armes, ce ne serait pas la paix mais l’occupation. Les ukrainiens se battent pour la liberté et en paient le prix le plus lourd. Ils ont le droit indiscutable de vivre dans un État ukrainiens souverain et indépendant et de faire vivre la langue et la culture ukrainiennes. En tant qu’êtres humains, ils ont le droit de déterminer leur propre identité et de faire leurs propres choix démocratiques.  Les Tatars de Crimée et les autres peuples autochtones ont le droit de vivre librement sur leur terre natale de Crimée.

Une guerre entre deux systèmes

Cette guerre est une guerre entre deux systèmes : l’autoritarisme et la démocratie. Les ukrainiens veulent construire un État où les droits de chacun sont garantis, où les autorités doivent rendre des comptes, où les tribunaux sont indépendants et où les manifestations pacifiques ne sont pas violemment réprimées.

Le système international garantissant la paix doit être réformé

Le système international créé à la fin de la deuxième guerre mondiale pour garantir la paix et la sécurité ne fonctionne plus. Il fait preuve d’une indulgence injustifiée envers certains pays. Ce système doit être réformé pour garantir efficacement la sécurité et les droits humains des citoyens de tous les États quelles que soient leur capacité militaire et leur puissance économique. Les droits humains doivent être au cœur de ce nouveau système.

Traduire les criminels de guerre devant la justice

Le cycle de l’impunité doit être brisé. Sans justice, il ne pourra y avoir de paix durable qui libère de la peur et apporte l’espoir d’un avenir meilleur. Nous devrons instituer un tribunal international et traduire les criminels de guerre devant la justice. C’est audacieux mais nous devons prouver que l’État de droit fonctionne.

Renforcer la solidarité mondiale

Les droits humains ont besoin d’un nouveau mouvement humaniste qui rallie un vaste soutien des populations et implique celle-ci dans la protection des droits et des libertés. Les défis planétaires que sont les guerres, les inégalités, les atteintes à la vie privée, la montée de l’autoritarisme, le dérèglement climatique pourront être surmontés pour faire de ce monde un endroit plus sûr. Il est urgent d’assumer nos responsabilités.

Le discours se termine par un appel à la solidarité. Il n’est pas nécessaire d’être ukrainien pour soutenir l’Ukraine. Il suffit d’être humain.

Ce discours qui se termine sur ces dernières phrases est un appel à la solidarité internationale mais aussi à la raison et à la défense universelle des droits de homme pour que l’humanité ait un avenir. Après avoir lu ce discours nous pouvons mieux comprendre que les ukrainiens se battent pour leur propre existence mais aussi pour la défense de nos propres valeurs au sein de sociétés indépendantes et démocratiques.

Aucun humaniste ne peut rester insensible à ce discours même s’il peut être considéré comme utopique. Mais comme chacun le sait l’utopie d’aujourd’hui peut être la réalité de demain.

PROMOUVOIR LA LAÏCITÉ

Chaque année, au début du mois de décembre, tous ceux qui sont attachés aux principes fondamentaux de la République résumés dans le triptyque républicain, Liberté, Égalité, Fraternité, que l’on peut lire sur les frontons des édifices publics, ont à cœur de fêter la Laïcité le jour anniversaire du vote de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Mais pourquoi est-il important de fêter la Laïcité ?

La Laïcité malmenée

Nous pouvons constater que la Laïcité a été malmenée depuis quelques décennies. Paradoxalement c’est dans une période caractérisée par une majorité croissante de non croyants que nous assistons à un retour de la question religieuse dans tous les domaines de la vie sociale et civile. Les fondamentalistes de tout poil prétendent imposer leur vérité à l’ensemble de la société.

Aux sources de la Laïcité

Au XVIIIème siècle, siècle des Lumières, les philosophes, dans le prolongement des idées héritées de la Renaissance, ont combattu l’obscurantisme, la superstition et l’irrationnel des siècles passés. Ils ont renouvelé les connaissances et l’éthique de leur temps.

La Déclaration universelle des Droits de l’homme adoptée par l’ONU en 1948 indique que les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Elle définit la Liberté comme ce qui consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Elle garantit l’expression du pluralisme des opinions et donc la liberté de conscience.

La loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État est un des actes fondateurs de la sécularisation de l’État.

L’article 1 de la constitution de 1958 spécifie que  » La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. « 

La Laïcité est un principe général consubstantiel à la République qui ne se réduit pas seulement au rapport de l’État et des Églises. Elle est avant tout une construction juridique fondée sur une exigence de la raison : l’égalité en droit de tous les êtres humains. Le principe de Laïcité est la convergence d’une évolution législative de plusieurs siècles aboutissant à la séparation des Églises et de l’État et une pensée philosophique humaniste universelle assurant à chacun la liberté de conscience et le primat de l’intérêt général, du bien commun à tous.

Une règle de vie en société démocratique.

La Laïcité impose que soient donnés aux hommes, sans distinction de classe, d’origine, de confession, les moyens d’être eux-mêmes, libres de leurs engagements, responsables de leur épanouissement et maîtres de leur destin.

Un idéal d’émancipation.

La laïcité est un idéal qui permet à tous, croyants et athées, de vivre ensemble sans que les uns ou les autres soient stigmatisés en raison de leurs convictions particulières. L’État laïque incarne la promotion simultanée de la liberté de conscience et de l’égalité, de la culture émancipatrice et du choix sans entrave de l’éthique de vie personnelle.

L’école laïque

 L’école laïque a pour tâche de réaliser cette émancipation.Elle doit tenir à distance la société civile et ses fausses urgences. La laïcité à l’école c’est le fait de refuser aux puissances de conditionnement d’entrer dans les classes, d’offrir à chaque esprit la chance de penser sans tutelle, sans emprises. L’acquisition de savoirs et l’élévation culturelle sont les instruments d’une émancipation individuelle et collective. L’émancipation par l’instruction doit être à la portée de tous c’est-à-dire gratuite, obligatoire, laïque, et la puissance publique doit en assurer la promotion partout et pour tous. L’école laïque fournit à la liberté de conscience le pouvoir de juger qui lui donne sa force.

L’enseignement public doit être affranchi de tout prosélytisme religieux ou idéologique. C’est en vertu de ce principe qu’il est inconcevable d’apposer sur le mur de la classe une croix, un croissant ou une étoile de David symbole d’une religion. C’est aussi la raison de l’interdiction du voile et de tout signe ostentatoire d’appartenance religieuse à l’école.

L’école est un moyen de transmission du savoir mais c’est aussi le moyen de fabriquer une communauté nationale de citoyens.

La liberté de conscience

L’humanisme laïque repose sur le principe de la liberté de conscience. Liberté de l’esprit c’est à dire émancipation à l’égard de tous les dogmes ; droit de croire ou de ne pas croire en Dieu ; autonomie de la pensée vis-à-vis des contraintes religieuses, politiques, économiques ; affranchissement des modes de vie par rapport aux tabous, aux idées dominantes et aux règles dogmatiques.

La laïcité vise à libérer l’enfant et l’adulte de tout ce qui aliène ou pervertit la pensée, notamment les croyances ataviques, les préjugés, les idées préconçues, les dogmes, les idéologies opprimantes, les pressions d’ordre culturel, économique, social, politique ou religieux.

La laïcité vise à développer en l’être humain, dans le cadre d’une formation intellectuelle, morale et civique permanente, l’esprit critique ainsi que le sens de la solidarité et de la fraternité.

La laïcité vise dans ce contexte à donner les moyens à l’être humain d’acquérir une totale lucidité et une pleine responsabilité de ses pensées et de ses actes.

La liberté d’expression est le corollaire de la liberté de conscience. Elle est le droit et la possibilité matérielle de dire, d’écrire et de diffuser la pensée individuelle ou collective.

Refus du racisme et de la ségrégation

Le refus du racisme et de la ségrégation sous toutes ses formes est inséparable de l’idéal laïque. La société ne peut pas être la simple juxtaposition de communautés qui, au mieux s’ignorent, au pire s’exterminent.

L’éthique laïque mène inévitablement à la justice sociale : égalité des droits et égalité des chances. L’éducation laïque, l’école, le droit à l’information, l’apprentissage de la critique sont les conditions de cette égalité.

Séparation des Églises et de l’État

La séparation des Églises et de l’État est la pierre angulaire de la laïcisation de la société. Elle ne saurait souffrir ni exception, ni modulation, ni aménagement. Cette séparation est la condition de son existence. Elle est la seule façon de permettre à chacun de croire ou de ne pas croire en libérant les églises elles-mêmes des logiques de liaisons conventionnelles avec l’État. Si les églises veulent exister, que les fidèles leur en fournissent les moyens, la religion étant affaire de conviction personnelle.

Si l’État garantit la totale liberté des cultes comme de l’expression et de la diffusion de la pensée, il n’en favorise aucun, ni aucune communauté, pas plus financièrement que politiquement. La loi républicaine ne saurait par conséquent reconnaître le délit de blasphème ou de sacrilège qui déboucherait inévitablement sur l’institutionnalisation de la censure. La première manifestation du caractère laïque d’un pays est l’indépendance de l’État et de tous les services publics vis-à-vis des institutions ou influences religieuses.

Une idée de progrès

La Laïcité n’est pas une notion passéiste mais au contraire une idée de progrès. Elle est action et volonté. Elle implique la plénitude de l’égalité de traitement, par la République, des athées et des croyants. Cette égalité est la condition d’une véritable fraternité, dans la référence au bien commun. Laïque signifie indépendant de la religion. La Laïcité implique l’égalité des droits sans distinction de convictions personnelles. Laïque ne s’oppose pas à religieux mais à clérical. L’esprit clérical, c’est la prétention des clercs à dominer au nom d’une religion. La Laïcité ne se confond pas avec l’athéisme et ne se réduit pas au combat anticlérical.

Admettre que chacun puisse à titre individuel ne pas croire ou pratiquer le culte de son choix sans que la société n’en impose aucun est un principe qui consiste à laisser chacun libre de ses choix selon ses propres règles morales avec pour seule limite de ne pas nuire à autrui sans subir celles que lui imposerait la religion ou n’importe quelle idéologie totalitaire d’État.

L’humanisme laïque est le ciment qui donne toute sa force et sa plénitude à la devise républicaine.

Voilà pourquoi il me parait essentiel de célébrer chaque année, le 9 décembre, la Fête de la Laïcité en rappelant sans cesse qu’elle est une idée de progrès qui complète la devise républicaine, qui implique liberté de conscience sans limite, ouverture, bienveillance, respect des autres, primat de l’intérêt général sur l’intérêt particulier, respect de la loi commune, neutralité de l’État et des services publics, neutralité qui a pour objectif l’égalité des citoyens et leur rassemblement par-delà leurs différences, universalisme dans le respect de la diversité plutôt que différencialisme et enfin émancipation à l’égard de tous les dogmes.

Un système de santé au bord du gouffre

Le nouveau ministre de la santé, en prenant ses fonctions, a fait un constat alarmiste : « tout notre système de santé est à bout de souffle ». Tentons de rechercher l’origine des difficultés pour orienter les pistes de rénovation de notre politique de santé publique.

La mondialisation

La mondialisation c’est d’abord la mondialisation de l’économie mais elle comporte aussi de nombreux autres aspects : les flux internationaux des idées et des connaissances, le partage des cultures, la société civile mondiale, l’avenir écologique de la planète etc.…

Les tenants de la mondialisation affirment qu’elle va améliorer le sort de tous, élever les niveaux de vie dans le monde entier, ouvrir les marchés extérieurs aux pays pauvres pour leur permettre de vendre leurs produits, développer les investissements étrangers dans les pays pauvres pour leur permettre de produire de nouveaux produits à meilleur prix, ouvrir les frontières pour permettre la circulation des hommes et des produits pour le bien de tous. Ce qui sous-tend cette affirmation c’est la pensée économique libérale qui a muté à partir des années 1980 en un rameau néolibéral.

Dans les années 1990, le « consensus de Washington » établi par le Fond Monétaire International (FMI), la Banque mondiale, le Trésor des États-Unis, préconisait de réduire l’intervention des États afin de réduire les déficits budgétaires, de déréglementer, de libéraliser, de privatiser au plus vite le maximum de secteurs. C’est sur cette base que les politiques économiques se sont déployées dans presque tous les pays.

La crise financière de 2008 a fait la démonstration que contrairement à l’idéologie néolibérale le « laisser faire » ne conduit pas à l’équilibre. Les banques ont été jugées « trop grosses pour faire faillite ». Les gouvernements les ont perfusées d’euros et de dollars pour éponger les frasques de financiers cupides et irresponsables. Mais cela n’a pas entrainé une remise en question de la doxa néolibérale.

La crise sanitaire de 2020

En début d’année 2020 nous sommes confronté à une nouvelle crise : le coronavirus apparu en Chine se généralise sur toute la planète. La Covid-19 est au moins autant contagieuse que la grippe saisonnière mais est surtout beaucoup plus mortelle.

Au début les mesures de confinement sont le seul moyen efficace de lutter contre la propagation de l’épidémie. Les soignants à l’hôpital et dans les cabinets médicaux demandent pouvoir exercer leur métier sans se mettre en danger ni mettre en danger leurs patients. Ils manquent de masque, de gants, de blouses, de matériels médicaux. L’utilisation de tests est réclamée par certains. Toutes ces demandes mettent en évidence notre dépendance vis à vis d’autres pays. Nous n’avons pas de tests en suffisance car les réactifs sont importés principalement d’Asie, avec difficulté. Nous n’avons pas de stock suffisant de gants car ils ont été réduits pour des raisons de restriction budgétaire. Ces manques sont les conséquences de la désindustrialisation de notre économie et de la réduction des dépenses publiques.

La crise sanitaire s’est abattue sur un service public de santé affaibli et met en lumière les tares de notre système de soins. Comme l’explique le professeur de médecine André GRIMALDI, l’État a abimé l’hôpital public depuis des années, depuis qu’a commencé le règne des économistes de pensée libérale ou néolibérale pour qui les activités humaines doivent être mesurées, valorisées, et mise en concurrence sur un marché. La tarification à l’activité a mis la santé dans une logique de marché. C’est l’entrée du « new public management » dans l’hôpital.

Les médicaments sont devenus des marchandises comme les autres. Les laboratoires abandonnent la production des principes actifs à l’Inde et à la Chine au nom de la rentabilité. Les stocks deviennent une immobilisation financière. L’hôpital devient une entreprise aux mains de managers. On ne répond plus à des besoins on gagne des parts de marché. On travaille à flux tendus. La novlangue a envahi l’hôpital et s’est emparée des esprits. C’est ce qui explique la diminution des lits de réanimation, le manque de médicaments, la pénurie de masques et de tests, etc…

La vision néolibérale de la santé publique

Dans un entretien au journal « Le Monde » daté du 10 avril 2020, Barbara Stiegler, Philosophe, enseignante à l’université de Bordeaux Montaigne où elle dirige le master « Soin, éthique et santé » commente l’impréparation générale des gouvernements néolibéraux face à la pandémie du corona virus. Selon la vision néolibérale de la santé publique nous allons vers un monde immatériel de flux et de compétences, censé être en avance sur le monde d’avant fait de stocks et de vulnérabilités. Nos économies fondées sur « l’innovation » et sur « l’économie de la connaissance » devaient déléguer aux continents du Sud, principalement à l’Asie, la fabrication industrielle des biens matériels. Nos gouvernants ont renvoyé l’épidémie infectieuse et l’industrie manufacturière à un monde sous développé et à des temps anciens que nous, Occidentaux, aurions dépassés. Au fond un tel virus était, comme les stocks de masques, trop archaïque pour concerner nos sociétés, trop performantes pour y être exposées. Quel rapport nos vies aseptisées et nos systèmes de santé ultramodernes pouvaient-ils avoir avec ces images déplaisantes de chauve-souris et de volailles infectées, pourtant emblématiques de notre économie mondialisée qui entasse les vivants dans des environnements industriels de plus en plus dégradés. Le néolibéralisme préfère tourner ses regards vers l’avenir radieux promis par l’innovation biomédicale et continuer d’occulter les facteurs sociaux et environnementaux de toutes les pathologies, tant infectieuses que chroniques.

La vision néolibérale de la médecine est que notre système sanitaire doit en finir avec la vieille médecine clinique. A notre vieille médecine jugée « réactive », la vision « proactive » est une conception qui passe exclusivement par la responsabilité individuelle et qui refuse d’assumer une vision collective des déterminants sociaux de santé, soupçonnée de déboucher sur une action sociale trop collectiviste.

C’est ce qui explique un long retard au démarrage pour prendre des mesures collectives de santé publique, doublé d’une spectaculaire pénurie alors même que des alertes sur les maladies émergentes se multipliaient dans la littérature scientifique depuis des années.

Les maux de l’hôpital

Pénurie de médecins, d’infirmières, d’aides-soignants, fermeture ou fonctionnement dégradé de plusieurs services d’urgence. Les maux des établissements de santé prennent leur source dans plus de vingt ans de réformes avec un objectif de réduction des coûts. La lente asphyxie budgétaire imposée par ces réformes est en grande partie responsable de cette crise.

La croissance de la production de soins s’est accompagnée d’une augmentation bien moindre des effectifs dans les dix dernières années selon Pierre-Louis Bras, ancien Directeur de la Sécurité sociale. Pour combler le déficit de la « sécu » les économies se concentrent sur l’hôpital, plus facile à restreindre que les dépenses de médecine de ville.

Une prise en charge plus légère sur moins de vingt-quatre heures, permis notamment par les progrès de la médecine, justifie une part importante des réductions des capacités des établissements. A partir de ce constat le leitmotiv de toutes les réformes a été la réduction du nombre de lits. Mais les restrictions semblent bien avoir dépassé cette nécessaire transformation.

La gouvernance de l’hôpital constitue l’autre sujet crucial qui a rythmé les débats des vingt dernières années dans l’hôpital public. L’équilibre entre pouvoir médical et pouvoir administratif est difficile à trouver. Les Agences régionales de Santé ont été installées pour piloter et réguler l’offre de santé dans les régions.

Le manque de médecins s’est aggravé avec l’idée que pour limiter la progression des dépenses il fallait diminuer le nombre de médecins. L’hôpital souffre aussi du fait que la permanence des soins (nuit, week-end) s’est concentrée toujours plus entre ses murs, à mesure que « les déserts médicaux » ont progressé en médecine de ville.

Au tournant des années 2000, les pouvoirs publics décident de modifier le mode de financement des hôpitaux. Jusque-là, ils recevaient une dotation globale pour fonctionner, chaque année la même somme. Le principe qui s’impose alors consiste à prendre en compte l’activité réelle des établissements. La tarification à l’activité a fait dériver le système vers un hôpital-entreprise qui ne correspond pas à la mission de l’établissement de soins.

Repenser la politique de santé publique

Des chiffres édifiants : 20% des personnes déclarant avoir renoncé à au moins un soin sont dans diplôme dont un tiers appartient aux 20% de ménages aux revenus les plus bas. Les inégalités se creusent dès le plus jeune âge et se maintiennent tout au long de la vie. Ces éléments sont connus depuis longtemps, de multiples rapports y sont consacrés. Notre politique de santé publique n’est pas satisfaisante. Il faudrait la repenser en nous donnant comme objectif de réduire au maximum les inégalités sociales de santé et sortir d’une approche principalement comptable.

La situation actuelle est la conséquence d’un contexte idéologique intervenu dans les années 1980 selon lequel il faut que l’économique et le social soit séparés et que l’État doit uniquement fixer les règles du jeu économique et éviter dans la politique sociale tout ce qui peut avoir un effet général de redistribution de revenus. C’est une vision néolibérale de l’organisation et du fonctionnement de la société. Comme le dit Barbara Stiegler le néolibéralisme n’est pas seulement dans les grandes entreprises, sur les places financières et sur les marchés, il est aussi en nous et dans nos manières de vivre qu’il a progressivement transformé et dont il s’agit de reprendre le contrôle.

Le système de soins doit être réformé afin de mieux répondre aux besoins de la population et aux crises sanitaires. Passer d’un modèle de santé centré sur l’offre de soins à un modèle axé sur les besoins de santé de la population. Il doit garantir un accès équitable à la santé dans tous les territoires.

La pandémie due au coronavirus a montré d’une part que la santé pouvait être un obstacle à la liberté et à la sécurité des personnes, et d’autre part les carences de notre état sanitaire. La santé publique est une fonction régalienne et doit être considérée comme telle dans sa gestion politique, institutionnelle et financière. L’État stratège doit fixer les objectifs de santé publique, les choix stratégiques et technologiques, mais aussi le financement nécessaire. Comme au lendemain de la dernière guerre nous devons reconstruire un système de santé performant et solidaire avec pour objectif le bien-être de la population.

Transition ou Transformation ?

Cette année le monde a basculé. Les différents rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) confortés par les évènements climatiques ont amené progressivement une grande partie des pays de la planète à parler de la nécessité d’une transition écologique. La guerre en Ukraine et la volonté de s’affranchir du pétrole et du gaz russe a provoqué une crise énergétique et une crise alimentaire qui a pour conséquence la relance de l’inflation et la menace de crises sociales. Mais n’est-on pas déjà en retard et ne faut-il pas plutôt parler de transformation écologique ?

Au-delà de certaines limites …

Déjà en 1972 le Club de Rome publiait le rapport Meadows qui appelait le monde à prendre conscience des atteintes infligées à la nature : surexploitation de certaines ressources, dégradation de l’atmosphère des villes, de fleuves, de côtes suite aux naufrages répétés de plusieurs pétroliers géants.

En 1985 il se vérifie que les chlorofluorocarbones attaquent l’ozone stratosphérique. La question des émissions de CO2 (dioxyde de carbone) et de leur impact sur la température de la planète se trouve confirmée en 1989 par les études de la NASA.

Les grandes fonctions régulatrices du milieu naturel se trouvent menacées :

  • Filtration du rayonnement ultraviolet d’origine solaire sans laquelle la vie n’aurait pu se diversifier et s’étendre ;
  • Régulation thermique maintenant la planète dans des limites de températures compatibles avec la pérennité de la vie ;
  • Diversité des formes indispensables à la stabilité du vivant.

La biosphère est un vaste système complexe autorégulé et autoreproducteur de régulations interdépendantes, dans la reproduction duquel la vie, et par conséquent l’espèce humaine, joue un rôle primordial. Le développement de la vie contribue à modifier ce système. L’existence de limites, en-deçà et au-delà desquelles la vie ne peut pas se développer, joue un rôle fondamental dans sa pérennité. La diversité des espèces est un facteur essentiel de sa pérennité.

La nature tend à tirer de l’énergie solaire le maximum de biomasse. La biomasse est la matière organique d’origine végétale, animale, bactérienne ou fongique utilisable comme une source d’énergie. Elle peut être valorisée de manière thermique, chimique ou biochimique. L’écosystème tend naturellement à optimiser ses stocks, niveau qui correspond à la quantité la plus importante de biomasse qu’il peut porter compte tenu de la quantité d’énergie solaire qu’il reçoit.

Les rythmes d’exploitation des ressources naturelles par les hommes ne respectent pas les temps des cycles naturels, ils franchissent les limites des possibilités de reproduction des ressources renouvelables et des rythmes d’autorégulation des écosystèmes.

Nous ne pouvons plus ignorer le fait que le développement des activités humaines a des conséquences sur l’avenir de la planète. Le réchauffement climatique et la baisse de la biodiversité représente un danger que le développement des sciences et des techniques ne suffira pas à contenir.

Le programme des Nations unis pour l’environnement

Les travaux du programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), précisent la nature des problèmes et les perspectives qui en découlent pour l’humanité. L’eau est menacée quantitativement et qualitativement. La biodiversité est compromise. Les effets du changement climatique sont incontestables. La hausse moyenne des températures mondiales est estimée à 0,7°C pour le siècle passé et 1,8°C pour le siècle en cours alors que certains scientifiques pensent qu’une hausse de 2°C au-dessus des niveaux préindustriels est un seuil au-delà duquel la menace des dégâts majeurs et irréversibles devient plus plausible. Et les inégalités ne cessent de s’accroitre entre les pays riches et les pays pauvres et à l’intérieur de chaque pays entre les plus riches et les plus pauvres.

La crise environnementale, la crise du développement, et la crise de l’énergie sont interdépendantes. Elles n’incluent pas seulement le changement climatique, le recul de la biodiversité et la faim mais aussi d’autres problèmes liés à la croissance de la population mondiale, à la hausse de la consommation des riches et au désespoir des pauvres.

La Cop 21, qui s’est tenue en France en 2015, a pris une portée mondiale : les délégués sont parvenus à un projet d’accord final, adopté à l’unanimité par les 175 pays participants. Le texte, non contraignant, a fixé l’objectif de limiter le réchauffement climatique à moins de 2°C, en visant la barre des 1,5°C.

A mesure des réunions des COP de plus en plus de pays prennent des engagements conformes à l’accord de Paris mais peu parviennent à les respecter. La communauté internationale a échoué à s’engager sur une hausse des efforts collectifs dans la lutte contre le changement climatique, malgré les catastrophes qui se multiplient à travers le monde.

Le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) dans son rapport annuel publié le 27 octobre 2022 nous indique que, même si les États respectaient leurs engagements, la planète est sur une trajectoire de réchauffement de 2,5°C à la fin du siècle. Et si rien ne change, l’élévation de la température pourrait même atteindre 2,8°C en 2100. La baisse des émissions de gaz à effet de serre est en augmentation en 2021, la baisse de 2020 liée à la pandémie n’aura été qu’une parenthèse.

La directrice exécutive du PNUE estime que « Le temps des changements progressifs est révolu. Désormais, seule une transformation radicale de nos économies et de nos sociétés peut nous sauver de l’accélération de la catastrophe climatique ». Elle ajoute que « Réformer l’économie mondiale et réduire de près de moitié les émissions de gaz à effet de serre en huit ans est un défi de taille, voire impossible selon certains, mais nous devons essayer » (citée par Audrey Garric -Le Monde du 28 octobre 2022).

Une transformation radicale

Les enjeux de la crise climatique sont considérables. Pour y faire face il est indispensable de :

  • Se mobiliser à tous les niveaux (international, européen, national, local et bien sûr, individuel) pour sortir de la dépendance à l’énergie fossile.
  • Préserver la biodiversité pour atteindre la neutralité carbone en accroissant la capacité d’absorption du carbone grâce à la protection des océans, au développement des forêts et à la préservation des terres agricoles.
  • S’adapter au réchauffement climatique et à ses conséquences.
  • Anticiper et aider les pays les plus pauvres qui sont les plus exposés à mieux s’y préparer car même si l’on atteint la neutralité carbone le monde restera, pendant deux ou trois décennies, lancé sur la trajectoire d’un réchauffement climatique.

Les tensions mondiales qui se sont multipliées ont accentué et bouleversé des équilibres fragiles dans de nombreux pays. Le monde est entré dans une ère d’incertitudes, mêlant le dérèglement climatique, des transformations de l’énergie et des matériaux laissant présager des bouleversements sociétaux peut-être aussi importants que le passage des sociétés agricoles aux sociétés industrielles.

Le réchauffement climatique, l’extinction de la biodiversité, l’appauvrissement des sols, l’épuisement des ressources minérale obligent à agir simultanément sur tous les fronts. Pour réduire les émissions de gaz à effet de serre il faut développer de façon massive les énergies renouvelables, s’appuyer sur le nucléaire pour assurer la transition, éviter si possible de recourir au charbon ou au gaz de schiste et continuer les recherches pour trouver des solutions alternatives.

Tous les secteurs de la vie économiques vont devoir se transformer profondément. La production industrielle, l’énergie, l’agriculture, les services, les moyens de transport, les modes de construction, les services financiers, les administrations devront se passer des énergies fossiles sur le long terme. Les conséquences au niveau de l’emploi sont difficilement mesurables. Les efforts de formation à déployer sont énormes. Tout cela doit être organisé au niveau des États et coordonné au moins à l’échelle européenne. Faire une confiance aveugle au Marché pour s’adapter à ces mutations ne pourra que nous mener à une succession de crises.

Le coup d’arrêt à l’activité économique dû à la pandémie nous montre que si la décroissance peut réduire le réchauffement climatique elle ne fait qu’aggraver les inégalités. Les innovations technologiques ne nous permettront pas d’échapper à la sobriété. Celle-ci devra être principalement le fait des pays les plus développés et des ménages les plus aisés. Il ne peut y avoir de lutte contre le réchauffement climatique sans une aide financière inédite aux pays les plus pauvres

Il nous faut trouver un chemin qui donne satisfaction à la fois sur la baisse du réchauffement climatique et la baisse des inégalités. La néo libéralisation du monde enclenché depuis les années 1980 n’est pas une réponse. Le dogme néolibéral de la dérèglementation, de la privatisation, de la non intervention de l’État dans le domaine économique, de la réduction des déficits budgétaires, de l’autorégulation des marchés, etc. pousse à la réduction des coûts à tout prix sans prendre en compte la baisse des services que cela entraine inévitablement. L’économie doit être au service des hommes et pas l’inverse. Il nous faut développer tous ce qui concoure au développement de la vie et au bien-être des humains, des animaux et de la nature. Les humains font partie de la nature et ils ont la spécificité d’assumer la responsabilité de la préserver.

La prochaine conférence annuelle des parties d’ONU Climat (COP27) se réunit à Charm el-Cheikh en Égypte le 18 novembre sur la mise en œuvre des mesures climatiques nous fera -t-elle avancer dans cette direction ? Les dirigeants du PNUE pensent que cela sera difficile mais ne perdent pas l’espoir d’y parvenir cette année ou les suivantes. Quant à nous, citoyens du monde, nous souhaitons que nos dirigeants auront la sagesse de ne pas attendre que le chaos se généralise pour agir.